Vénissieux se souvient… 17 octobre 1961

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Samedi 17 octobre 2020

Vénissieux se souvient : 17 octobre 2020, commémoration de la journée du 17 octobre 1961 à la mémoire des nombreux Algériens tués lors des manifestations pacifiques. Dans le contexte sanitaire et dans le respect des consignes en vigueur, cette cérémonie commémorative n’a pu se tenir.  Cependant, accompagnée de Farouk Ababsa et Amar Chebel, respectivement président et membre du collectif Devoir de mémoire et réconciliation, Michèle Picard, maire de Vénissieux, vice-présidente de la Métropole de Lyon, a déposé une gerbe ce samedi 17 octobre 2020, au pied de la stèle Parc Louis-Dupic.

Silence total sur un massacre, qui aura fait, d’après les historiens, entre 40 et 200 morts. Pourquoi un tel vide, pourquoi cette date du 17 octobre 1961 reste méconnue, voire inconnue de la plupart des Français de l’époque ? Pourquoi a-t-elle été gommée, pourquoi a-t-elle été reléguée dans l’ombre du récit national ? « Une énigme », voilà le terme qu’utilisera Pierre Vidal-Naquet, face à cette béance, entretenue dans l’histoire de notre pays.

« A travers l’histoire, à travers notre quête d’une vérité des faits tout autant qu’une lucidité, nous traçons la voie de la réconciliation, de l’apaisement et du partage. Redonner du sens à ce qui a été, c’est redonner du sens à ce que nous sommes. »

La pandémie et la crise sanitaire nous obligent à nous adapter, à réorganiser nos manifestations et nos commémorations. Célébrer les dates essentielles de notre histoire, me paraît néanmoins essentiel, malgré le contexte. Il n’y a rien de pire en effet que l’oubli. Cette année, nous marquons le 17 octobre 1961, dans notre cinéma, avec la projection du film documentaire de Yasmina Adi, intitulé Ici on noie les Algériens, sorti en 2011.

Nous continuerons ensuite nos échanges dans le cadre d’un débat, en présence de Farouk Ababsa, président du collectif « Devoir de mémoire et de réconciliation », et de l’historien Alain Ruscio. Demain, nous procéderons à un simple dépôt de gerbes, sans présence publique, dans le respect des consignes sanitaires.

Mais pour commémorer avec vous ce 17 octobre 1961, je vais accélérer le temps, et bloquer le curseur aux années 1990. 1991, un livre de l’historien Jean-Luc Einaudi, intitulé « La bataille de Paris », pose enfin le premier jalon, pour ébrécher l’omerta et l’amnésie, qui règnent depuis plus de 30 ans. Car jusqu’à ce livre, cette nuit d’horreur dans les rues de Paris, a été volontairement effacée de la mémoire collective.

Silence total sur un massacre, qui aura fait, d’après les historiens, entre 40 et 200 morts. Pourquoi un tel vide, pourquoi cette date du 17 octobre 1961 reste méconnue, voire inconnue de la plupart des Français de l’époque ? Pourquoi a-t-elle été gommée, pourquoi a-t-elle été reléguée dans l’ombre du récit national ? « Une énigme », voilà le terme qu’utilisera Pierre Vidal-Naquet, face à cette béance, entretenue dans l’histoire de notre pays. Mais revenons au cœur de ces années 90 décisives. Après avoir parlé de massacre, dans une tribune du journal Le Monde en 1998, l’historien Jean-Luc Einaudi est poursuivi en diffamation, par Maurice Papon, préfet de police de Paris de 1958 à 1967.

En 1998, ce dernier, déjà condamné à dix ans de réclusion criminelle, pour complicité de crimes contre l’humanité, lors de l’organisation de la déportation des Juifs de la région bordelaise, vers le camp de Drancy, est impliqué dans la répression des manifestations pacifiques du 17 octobre 1961, puis celle du Métro Charonne, organisée par le parti communiste pour l’indépendance de l’Algérie en février 62. La plainte pour diffamation de Maurice Papon, sera déboutée par le tribunal en 1999, dont le jugement et les attendus sont explicites, et auxquels il faut prêter une attention particulière.

Les juges sont clairs, j’ouvre les guillemets : « La version officielle des événements de 1961 a été inspirée largement par la raison d’Etat ».

Et de poursuivre : « L’extrême dureté de la répression devait appeler des analyses différentes, qui n’excluent plus l’emploi du mot massacre. Cette violence n’était pas justifiée par le comportement des militants ce soir-là. Elle s’était exercée non seulement à chaud, lors de la manifestation, mais également à froid, dans les centres d’internement ».

Cette nuit du 17 octobre 1961 est bien une nuit d’horreur, une nuit où les instincts les plus primaires se sont déchaînés, où la violence est devenue aveugle, sans limites. Comment en est-on arrivé là ? Plusieurs mesures ont mis le feu aux poudres.

Le communiqué de la préfecture qui instaure un couvre-feu pour les travailleurs algériens, avec la recommandation de ne pas circuler dans les rues de Paris et de la banlieue de 20h30 à 5h00 du matin, est vécu comme une humiliation, une injustice et une discrimination raciale sans précédent. Pour dénoncer cette mesure, la Fédération de France du FLN appelle à la manifestation du 17 octobre 61 à Paris. En pleine campagne d’attentats de l’OAS et du FLN, les déclarations de Maurice Papon attisent les passions, en affirmant aux forces de l’ordre que pour « un coup reçu, nous en donnerons 10 ! ». Non seulement le préfet légitime le recours à la force, mais dans l’esprit de certains, ces propos semblent couvrir toutes formes d’interventions violentes et brutales.

Ces paroles libèrent le pire. Trois ans auparavant, ne l’oublions pas, des rafles avaient déjà été ordonnées, et des algériens internés au Vel’d’Hiv et au gymnase Jappy, lieux de sinistre mémoire, marqués à jamais par l’entreprise de déportation des juifs sous le régime de Vichy.

Au-delà de la situation parisienne, c’est bien le contexte dramatique de la guerre d’Algérie, qui est le facteur essentiel de ce massacre du 17 octobre. Depuis la Toussaint Rouge, le sang coule, les attentats, les combats militaires, les séquestrations arbitraires, les enlèvements et les disparitions, dans les rangs des leaders indépendantistes, l’usage de la torture par certaines factions de l’armée française allongent jour après jour, la liste de victimes et de morts algériens dans les Aurès ou ailleurs.

Après la suspension des négociations, entre le gouvernement français et le gouvernement provisoire de la République algérienne, le général De Gaulle décide de reprendre les discussions à l’été 61, avec la volonté de faire des concessions sur le Sahara, que le GPRA revendique comme partie intégrante du territoire. C’est l’été de toutes les ruptures. En France, entre Michel Debré, premier ministre, et De Gaulle, qui affichent leurs divergences de vue quant à l’issue du conflit. En Algérie aussi, les fractures se creusent entre le GPRA d’un côté, et Boumédienne et son état-major de l’autre. En Algérie, la haine et la violence se déchaînent, entretenues par l’OAS notamment. En France, les attentats gagnent la métropole. Dans ses mémoires, De Gaulle n’évoquera jamais cette nuit du 17 octobre.

Ce que l’on sait par contre, c’est qu’il voulait éviter à tout prix la prise de pouvoir de la rue par les Algériens, pour ne pas importer sur le territoire français les ambiguïtés des négociations en cours.

Ce climat de guerre et de suspicion, des intentions du camp adverse ont généré une violence que l’on peine à imaginer. Il faut écouter les témoignages de ces Algériens, venus manifester pacifiquement, puis chassés dans les rues de Paris, tabassés, frappés par les forces de l’ordre dès la sortie des bouches de métro, insultés et traités de « sales bicots », de « ratons ». Ahcène témoigne de la haine qui a sévi cette nuit-là : « Près du pont des Tournelles, des policiers s’en sont pris à moi, ils m’ont frappé, je suis tombé à terre et deux policiers m’ont balancé à la Seine ».

Hachemi Cherabil, mis k.o après avoir reçu un coup à la nuque, est transféré au Palais des Sports. Je le cite : « Le comité d’accueil nous attendait, une haie de policiers munis de leur bâton portaient des coups sur nous à la descente du bus. A l’intérieur, j’ai vu personnellement deux hommes mourir des suites des tabassages subis ».

Que s’est-il passé ensuite pour ces Algériens arrêtés et transférés au Palais des Sports, dans la cour de la Préfecture de Paris ou à Vincennes ? La violence ne s’est pas arrêtée au soir du 17 octobre, elle était là en amont, elle s’est poursuivie en aval. 246 Algériens seront tués en France au cours de l’année 1961. Plus on s’approche du 17 octobre, et plus le nombre de victimes augmente : 37 en septembre, 105 en octobre.

Cette peur, cette haine et ce mépris de l’autre trouveront un écho dans la langue même, et dans les propos odieux d’un conseiller municipal de Paris, qui osera dire peu de temps après l’horreur abjecte de ce massacre, je le cite : « La solution est d’envoyer les algériens en bateau, mais le problème qui consiste à couler les bateaux ne relève pas hélas du conseil municipal ».

Aujourd’hui, beaucoup de chemin a été parcouru pour restituer une mémoire que la censure de l’Etat Français a voulu effacer coûte que coûte, et qui ne s’est pas transmise, ou mal, entre les générations d’Algériens.

Par peur des représailles, par peur de l’avenir de leurs enfants en France, et alors qu’un hypothétique retour en Algérie s’est éloigné, bon nombre de témoins et victimes de la répression policière, ont préféré se taire et se murer dans le silence.

Il faut donc saluer le travail des journalistes de l’époque, qui ont cherché à découvrir la vérité malgré la pression de l’Etat, puis des historiens qui ont pris le relais. Des enfants issus de l’immigration algérienne, en constituant l’association Au nom de la mémoire, et des élus locaux ont contribué eux aussi à la fin de l’amnésie. Ce n’est pas par hasard que notre ville a installé une stèle commémorative, lors des 50 ans du 17 octobre 1961. Il y a de nombreuses leçons à tirer du refoulement de cette histoire tragique.

Vivre dans le déni, et dissimuler des faits historiques, même tragiques, exposent à des retours de mémoires douloureuses, que le ressentiment, les malentendus et la défiance viennent alors entretenir.

A travers l’histoire, à travers notre quête d’une vérité des faits tout autant qu’une lucidité, nous traçons la voie de la réconciliation, de l’apaisement et du partage. Redonner du sens à ce qui a été, c’est redonner du sens à ce que nous sommes.