Loi du 10 août 1981 : prix unique du livre

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C’est un combat, mené contre vents et marées, qui a sauvé la place du livre en France, garanti la pluralité des maisons d’édition, qu’elles fussent indépendantes, petites ou grandes, et renforcé la diversité de la création littéraire. Un combat majeur, dont nous continuons de récolter les fruits quarante ans après. Ce combat affirme que le livre n’est pas un bien de consommation comme les autres, que son formatage porterait le deuil de la langue, de l’imaginaire et des librairies indépendantes auxquelles nous sommes tant attachés.  

Le 10 août 1981, l’Assemblée Nationale scelle une lutte de tous les instants par ces mots : « La loi sur le prix unique du livre est votée ». Ce texte contre les puissants lobbies de la grande distribution va semer les germes d’une ambition française et de cette expression que l’on retrouvera sous le terme « d’exception culturelle », au début des années 90. La loi Jack Lang de 1981, ministre de la culture sous François Mitterrand, doit beaucoup à un autre homme, Jérôme Lindon, ancien résistant et directeur charismatique des Editions de Minuit. C’est sous ses choix avisés et lectures iconoclastes que seront publiés Michel Butor, Samuel Beckett, Claude Simon, Marguerite Duras et ce brûlot contre l’usage de la torture en Algérie, La question d’Henri Alleg en 1958. A la fin des années 70, les grandes enseignes proposent des réductions de prix sur les plus gros tirages et les œuvres populaires allant jusqu’à -20%.

Face à cette concurrence disproportionnée, les livres à faibles tirages encaissent le coup, perdent de leur visibilité et de nombreuses librairies indépendantes mettent la clé sous la porte. Malgré l’adoption de la loi en août 81, la guérilla et les fraudes continueront encore deux ans, jusqu’à ce que la Cour de Luxembourg donne raison à l’état français selon le principe que la loi adoptée ne bafoue pas la libre concurrence. En France, le livre, dans son acception la plus large, est sauvé.

Quarante ans après, malgré une légère baisse et certaines difficultés, le réseau de librairies dans notre pays reste l’un des plus denses au monde, présent dans toutes les régions. La diversité de création, la pluralité des œuvres et les catalogues des petites maisons d’édition sont toujours présents sur les étagères des librairies. Si cette loi a pu avoir des effets contre-productifs notamment dans la production d’œuvres exponentielle à chaque rentrée littéraire, (difficile  pour un jeune auteur de s’y faire un nom), elle a évité le naufrage d’un secteur entier, à l’image des disquaires par exemple. Elle a surtout ouvert la voie à une exception culturelle au sens large, que les Français et Jack Ralite en tête, porteront haut et fort dans le cadre des accords commerciaux du GATT au tournant des années 80-90.

Si l’audiovisuel, le cinéma, la télévision sont des industries, ces secteurs ne sont pas pour autant des biens marchands de divertissement soumis à la seule loi libérale, mais des œuvres à dimension culturelle à part entière. L’avènement du streaming et des plateformes a rebattu les cartes depuis et l’heure de légiférer au sujet d’une régulation et d’une contribution à la création a bien sonné.

La loi Jack Lang a marqué les esprits et fait référence dans le monde entier. Solidement ancrée dans notre pays, elle n’en reste pas moins exposée aux évolutions, bonnes ou mauvaises, de notre siècle et de nos sociétés. Lors de cette crise sanitaire et des périodes de confinement, il a fallu du temps, beaucoup trop de temps avant de reconnaître la place du livre comme un produit indispensable, un produit de première nécessité, et la librairie comme l’espace privilégié de toutes nos libertés et de tous nos échanges. Dans la brèche créée, ce sont les géants du net qui se sont engouffrés pour assurer la diffusion et la distribution des œuvres, avant que le gouvernement n’autorise enfin les libraires à ouvrir leurs portes. « Que d’autres se flattent des livres qu’ils ont écrits : moi, je suis fier de ceux que j’ai lus », disait Borges. La loi du 10 août 1981 en est son esprit et notre bien commun.