Libération de Vénissieux et Combats du 24 août 1944

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Mercredi 2 septembre 2020.

Vivre la peur au ventre, sous la crainte de la délation, ou de la trahison. Vivre la peur au ventre, avec le risque de perdre ses droits, son emploi, de voir son identité niée, bafouée, ou même réduite à néant. C’est cela que les Vénissians ont vécu, c’est cela que Pétain, Laval et les milices de Pucheux, ont fait subir aux Français.

C’est par la solidarité qu’on traverse les crises, et qu’on en sort plus forts. Dans les épreuves, la première tâche consiste à se serrer les coudes, à relever la tête, à continuer d’y croire.

Une communauté de destin ne se décrète pas, elle se construit pierre par pierre, geste par geste, dans le regard et la confiance que l’on accorde à l’autre, jour après jour. Elle se construit dans la résistance, dans le partage et le respect de valeurs communes, dans la fidélité à la liberté de l’individu, à la démocratie, à la République.

La culture ouvrière, syndicale et populaire, a serré les liens et cimenté un état d’esprit particulier, singulier, propre à Vénissieux. Ne comparons pas les crises, mais cet élan de solidarité s’est manifesté au printemps dernier, lors des mois de confinement. L’opération de fabrication des masques par les habitants en est l’illustration la plus marquante, avec plus de 270 participants, pour servir la protection de la population, quand l’Etat a montré de sérieuses défaillances. Toute proportion gardée, entre le 2 septembre 1944, date de la libération de notre ville, que nous commémorons aujourd’hui, et la crise sanitaire de 2020, une façon de faire corps, de faire bloc dans l’adversité, perdure, et se déroule comme un fil rouge à travers notre histoire.

Les générations se succèdent, les époques s’enchaînent, mais il y a dans la transmission des valeurs, les fondations et contours d’un patrimoine commun, qui nous unit à travers le temps, une manière d’être Vénissian, hier et aujourd’hui. Comme si nos aînés nous avaient ouvert la voie.

Il y a 76 ans, ce 2 septembre 1944, le drapeau tricolore flotte enfin sur la façade de l’ancien hôtel de ville, aujourd’hui maison Henri Rol-Tanguy. Le comité de libération de Vénissieux vient de le hisser. Pour les Vénissians, le soulagement le dispute à l’euphorie. Dans la foulée des bombardements, et des avancées des forces alliées, la ville s’est libérée d’elle-même, signe d’une détermination farouche à recouvrer la liberté, et un honneur sali par la collaboration. Un trait de caractère vénissian s’exprime, dans cette volonté de prendre son destin en main, de changer le cours des choses, de forcer le destin. Vénissieux sort de cinq ans de souffrances, de luttes, de résistances, après avoir payé un lourd tribut, à cette guerre dramatique et dévastatrice. Sous la collaboration dans un premier temps, et sous la libération également.

La stratégie du tapis de bombes fait d’énormes dégâts collatéraux. Il faut en finir avec cette guerre et l’occupation allemande, en finir au plus vite. L’activité industrielle de notre ville, et la prise de position de la famille Berliet qui collabore avec l’Allemagne, en font une cible privilégiée. La cité Berliet est réduite à un champ de ruines. Notre ville fut, après Lyon, la ville du Rhône ayant le plus souffert des bombardements anglo-américains. 800 immeubles endommagés, et 140 totalement détruits. Des centaines d’usines sont endommagées, certaines d’entre elles rasées. Quasiment la moitié de Vénissieux est partiellement, ou totalement rayée de la carte. C’est à Saint-Fons et à Vénissieux, que le bilan des bombardements est le plus lourd : entre 12 et 20% des habitations rasées, quand la commune de Lyon ne perd, entre guillemets, que 2% de ses immeubles. Entre mars et mai 1944, les opérations militaires feront 29 morts, 62 blessés. Notre ville recevra à ce titre, la Croix de Guerre en 1945.

La guerre dans toute sa tragédie, où même la libération tant désirée, s’est payée au prix du sang, n’est pas comparable au cauchemar vécu, sous le régime de Vichy. Cinq années d’humiliation, de régression et de répression, de tortures, de procès expéditifs, et de déportations vers les camps de la mort. Vivre la peur au ventre, pour ses proches, pour les collègues dans les usines, pour les compagnons des réseaux de résistants. Vivre la peur au ventre, sous la crainte de la délation, ou de la trahison. Vivre la peur au ventre, avec le risque de perdre ses droits, son emploi, de voir son identité niée, bafouée, ou même réduite à néant. C’est cela que les Vénissians ont vécu, c’est cela que Pétain, Laval et les milices de Pucheux, ont fait subir aux Français.

Des Vénissianes ont dû subir au plus profond de leur chair, face l’humiliation des lois régressives de Vichy. Le régime pétainiste réduit la place de la femme, au simple rôle de femme au foyer. L’embauche des femmes et l’avortement sont interdits, le divorce est rendu plus difficile, voire impossible. Quelques mois plus tard, l’abandon du foyer devient une faute pénale, et non plus civile, l’avortement un crime contre la sûreté de l’Etat. Oui, cette mise au pas, cette subordination à un ordre rétrograde et une société patriarcale, a dû être éprouvante. Quel beau symbole de penser à Marguerite Carlet, elle qui siégera au comité local de Libération à Vénissieux, elle en était la seule femme. La Libération de notre ville et de la France, sera aussi la libération des femmes.

Dans le monde du travail, Vichy a posé aussi une main de fer sur les employés, ouvriers et syndiqués. Je rappelle la Charte du Travail, promulguée en octobre 1941, au croisement de l’Italie fasciste de Mussolini, et du courant contre-révolutionnaire de la droite maurassienne. Elle dissout officiellement les syndicats (qui l’étaient déjà de fait depuis le 9 novembre 1940), et, dans son article 5, interdit la grève. A la SIGMA, à l’ex-usine Maréchal, futur Veninov, à la Société des Electrodes, à la SOMUA, il fallait donc oser s’opposer à la mise en place du STO, aux ordres de réquisition, quand le préfet de région n’attendait qu’une chose : réprimer le mouvement syndical, le mouvement social.

Beaucoup se sont levés, ont résisté et se sont opposés. Employons les mots justes, quand il s’agit de nommer les choses : il s’agit bien de courage des ouvriers, des cheminots, des salariés, des Vénissians. Le courage des convictions, de défendre le contrat social et les droits des salariés dans un pays occupé et dirigé, par une droite revancharde, qui veut en finir avec la République, le Front Populaire et l’héritage des Lumières. Courage des immigrés et étrangers, qui forment le groupe « Carmagnole-Liberté », auteur de multiples sabotages d’usines de la commune. Tous ces hommes et femmes ont bâti l’identité de Vénissieux. Non seulement ils ont marqué notre ville de leurs empreintes, mais ils nous ont légué une mémoire, qui continue de vivre en nous, à travers des résistances et des solidarités, que la crise sanitaire a illustrées.

Il y a ceux qui ont laissé leurs noms dans notre imaginaire collectif, comme ces cinq patriotes tombés sous les balles allemandes, le long du mur Berliet, à quelques jours seulement de la libération. Ils s’appelaient Louis Trocaz, Pierre Joseph Gayelen, Félix Gojoly, Louis Moulin et Jean Navarro. D’autres noms sont restés gravés dans la mémoire de Vénissieux. Ennemond Roman, Louis Dupic, Georges Roudil, les frères Amadéo, Francisque Paches, Charles Jeannin, et tant d’autres.

Vénissieux, pendant la seconde guerre mondiale, c’est aussi cette lueur et ce message d’espoir, qui portent le nom des 108 enfants juifs, et des centaines d’adultes exfiltrés du camp d’internement de Bac Ky, au 52 avenue de la République. On ne mesure pas, aujourd’hui encore, la portée de cet acte de sauvetage, que Serge Klarsfeld décrit lui-même, comme « l’action collective de sauvetage d’enfants juifs en France, la plus exceptionnelle de la guerre ». Des organisations caritatives religieuses et laïques, des membres des services sociaux d’aides aux migrants, fournissent des faux avis médicaux et fausses déclarations, pour éviter la déportation d’un maximum de détenus juifs. 471 personnes ont pu ainsi quitter les lieux, dont 108 enfants, qui furent emmenés en car, dans la nuit du 28 au 29 août, après que leurs parents eurent signé des délégations de paternité. C’est à Vénissieux que ce sauvetage a eu lieu, et j’ai eu la chance de rencontrer une enfant sauvée du camp de Bac Ky. Elle porte aujourd’hui encore, les boucles d’oreilles que sa mère lui avait données, en cette fin d’août 42. Il nous faut saluer le travail remarquable de l’historienne, Valérie Portheret, qui a mis en perspective et éclairé ce fait historique, trop longtemps ignoré et méconnu. Elle vient par ailleurs de sortir un nouvel ouvrage, consacré au camp de Vénissieux, intitulé « Vous n’aurez pas les enfants ». Il mérite toute notre attention.

L’histoire de notre ville est un ensemble de forces en mouvement, de résistances, d’oppositions, que la seconde guerre mondiale a soulignées. Aucune histoire, pas même celle de Vénissieux, n’est faite d’un seul bloc. Au lieu de se laisser aller au jugement, l’histoire nous permet, au contraire, de comprendre, d’où la nécessité de la transmettre, et surtout de la contextualiser.

Appliquer la grille de lecture de notre monde, sur la société des années 40, vouloir en faire un calque identique, est moins utile, que mettre à profit les connaissances et recherches actuelles, afin de s’approcher au plus près des mécanismes à l’œuvre de l’époque.

Nous savons tous, que les feux de la haine, peuvent être rallumés. Cet été, les dégradations odieuses et négationnistes d’Oradour-sur-Glane, ainsi que les incendies criminels, contre deux mosquées de notre agglomération, nous appellent à toujours plus de vigilance, à combattre, encore et encore, les discours de rejet et de repli.

En ces temps d’appropriation mémorielle, surtout ne réécrivons pas l’histoire, ne cherchons pas à l’effacer, même si elle ne nous plaît pas, mais empruntons les chemins du savoir, de la lucidité, et de la mise en perspective, des zones d’ombre, comme des périodes progressistes. A la division, je préfère la cohésion.

Je vous remercie.