Libération de Vénissieux

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Jeudi 2 septembre 2021

Vénissieux se souvient … Après tant de commémorations restreintes et adaptées au contexte, ce 2 septembre est l’occasion de se retrouver ensemble, une éclaircie salutaire comme le retour, enfin, d’une mémoire à vivre ensemble, et à transmettre au présent. Ce 2 septembre 44, la Ville de Vénissieux se libère d’elle-même, par un mouvement d’insurrection populaire, peu de temps avant l’arrivée des troupes alliées. Braver la peur pour rester soi-même, cela demande une force de caractère unique, une résistance hors norme, alors que le risque est une question de vie ou de mort.

Au cours de cette longue crise sanitaire, au-delà bien sûr des graves conséquences sociales et économiques, c’est l’appartenance collective qui a le plus souffert, le partage des émotions avec les autres, le nous à la place du je. Il a fallu limiter les contacts, restreindre les interactions sociales, éviter de se retrouver en trop grand nombre. La pandémie n’est pas derrière nous, mais chacun sait déjà que son issue dépendra de notre capacité à rester unis, soudés, solidaires. Après tant de commémorations restreintes et adaptées au contexte, ce 2 septembre est l’occasion de se retrouver ensemble, une éclaircie salutaire comme le retour, enfin, d’une mémoire à vivre ensemble, et à transmettre au présent.  

39-45 est un choc civilisationnel, un gouffre insondable et innommable, au cœur de la société des hommes.Après la Shoah, l’industrialisation de la mort, l’emploi des armes de destruction massive, des massacres de civils sur tous les continents, le 20ème siècle s’est fracassé, rompu, cassé en deux, dans la barbarie nazie la plus ignoble et abjecte. 

En 40, Vénissieux fait partie de la zone libre. Zone libre ne signifie pas zone de libertés. Très vite, la peur règne, l’engagement dans la résistance devient un choix de vie ou de mort, la délation et la mort rôdent. Votre voisin ou votre collègue est-il fiable, votre famille en sécurité ? A qui parler et devant qui vaut-il mieux se taire ?

En pactisant avec l’ennemi, une grande partie du patronat (la famille Berliet, Louis Renault…) a commis l’irréparable, et fait le choix que les intérêts particuliers étaient supérieurs à l’intérêt général, que les affaires passaient avant la République. Les premières cibles dans le monde du travail sont les syndicalistes, les communistes, ici à Vénissieux, comme à Berlin ou ailleurs. Il faut casser toute forme de résistance collective, toute forme d’opposition, il faut mettre au pas la société dans son ensemble.

Il fallait donc du courage, beaucoup de courage, pour tenir tête à l’ensemble de ces forces réactionnaires de Vichy, des milices de Pucheu et des procès expéditifs, d’une justice à la solde de Pétain. Ne venait-on pas de créer des Sections Spéciales, pour juger à la hâte, tous ceux qui résistaient à la France de la collaboration.

Braver la peur pour rester soi-même, cela demande une force de caractère unique, une résistance hors norme, alors que le risque est une question de vie ou de mort. A Berliet, la SIGMA, à l’ex-usine Maréchal, futur Veninov, à la Société des Electrodes, à la SOMUA, oui, il fallait oser s’opposer à la mise en place du STO, aux ordres de réquisition, quand le préfet de région n’attendait qu’une chose : réprimer le mouvement syndical, le mouvement social.

Où qu’ils aient pu regarder, chaque Vénissian a vécu toutes les années de cette guerre, sous une chape de plomb inimaginable. Combien de jeunes ont rejoint les maquis d’Azergues ou dans l’Isère, pour dire non à cette France de Pétain, revancharde contre l’esprit des Lumières, de 1848, contre le pacte républicain et les libertés ? Beaucoup ne reviendront pas de ces combats meurtriers, sous les balles allemandes ou de la France qui collabore.

A Vénissieux, comme sur l’ensemble de notre territoire national, les familles sont endeuillées. Souvenons-nous aujourd’hui, jour de la libération de notre ville, qui, il faut le rappeler, s’est libérée d’elle-même, que les combattants des Groupes Francs tombaient devant la porte B Usine Marius Berliet, fusillés par les troupes allemandes qui y stationnaient. Ils s’appelaient Pierre Gayelen, Félix Gojoly, Louis Moulin, Jean Navarro, Louis Troccaz.

A Vénissieux comme partout en France, des hommes, des femmes, des enfants sont déportés, et rejoignent les camps de la mort. Souvenons-nous des leçons et des messages d’espoir de Charles Jeannin, résistant, déporté à l’âge de 17 ans, rescapé de Dachau et Neckarelz, militant infatigable de la mémoire, passeur vénissian: “Notre objectif est d’enseigner l’histoire de la Seconde Guerre mondiale aux jeunes et, en gardant cette mémoire vive, de les convaincre que la paix est la plus belle des choses.”

Oui, notre ville a souffert dans sa chair, les blessures ont été profondes, physiques. Vénissieux fut, après Lyon, la ville du Rhône ayant le plus souffert des bombardements anglo-américains, lors de la Libération tant attendue. 800 immeubles endommagés  et 140 totalement détruits. Des centaines d’usines sont endommagées, certaines d’entre elles rasées. Quasiment la moitié de Vénissieux est partiellement, ou totalement rayée de la carte. 600 maisons sont à l’état de ruines ou très endommagées. Notre ville recevra à ce titre, la Croix de Guerre en 1945. Le bilan en vies humaines de la guerre 39-45 est lourd, tragique : 102 victimes et une trentaine de disparus.

Mais si Vénissieux est sortie meurtrie de la guerre, elle a su aussi faire front et montrer l’exemple. Ce qui se passe à l’été 42 dans notre ville, est unique. Unique et au-delà de la bonté ou de l’héroïsme, il est le refus de la résignation, et la main tendue de la société des hommes, de toutes les humanités.

A travers l’opération de sauvetage de 108 enfants juifs du camp de Bac Ky, et de plusieurs centaines d’adultes, ici dans notre ville, nous savons peut-être plus qu’ailleurs, ce que le mot résistance à l’inacceptable signifie. Grâce à ces justes, comme on les appelle, grâce aux militants, à l’action de personnalités religieuses, d’organisations qui œuvraient dans les camps comme l’Amitié Chrétienne, la Cimade, l’œuvre au secours des enfants et l’oeuvre du service social des étrangers. Un objectif les a réunis : sauver un maximum de personnes et d’enfants, éviter la déportation, éviter ces convois de la honte, de Drancy à Auschwitz, des convois sans retour.

Dans la nuit du 28 août, une centaine d’enfants va ainsi sortir du camp de notre ville, non sans douleur, cette douleur terrifiante de parents signant des actes de délégation de paternité, pour laisser partir ce qui leur est le plus cher, avec des inconnus, pour qu’ils continuent, eux, de vivre. C’est aussi cela que nous commémorons aujourd’hui, cette mémoire de la guerre, qui ouvre des plaies toujours vives dans notre présent. Je me souviendrai tout le temps de ma rencontre avec une enfant sauvée du camp de Bac Ky. Elle porte aujourd’hui encore, les boucles d’oreilles que sa mère lui avait données en cette fin d’août 42, comme si rien ne pouvait entraver le récit d’une filiation, du lien familial et de la vie qui continue de s’écrire de génération en génération.

Vénissieux garde ainsi en elle, ses gardiens et phares de nos libertés. L’ancien maire destitué Ennemond Roman, sera interné à la prison Saint-Paul, Louis Dupic, futur maire, transféré dans un camp du Sud algérien. Georges Roudil, secrétaire de la section communiste, sera livré aux allemands et déporté au camp de Buchenwald. Les frères Amadéo, Francis Paches, les frères Lanfranchi et tous les autres, anonymes, jeunes ou adultes, ensemble, ils ont formé une chaîne humaine, qui n’a pas attendu la liberté, mais qui est allée la chercher, à force de courage et de résistance.

Permettez-moi en ce jour si particulier, de penser à Marguerite Carlet, elle qui siègera au comité local de Libération à Vénissieux, elle en était la seule femme. La Libération de notre ville et de la France, sera aussi la libération des femmes, dont le rôle-clé dans la Résistance, n’est pas encore assez reconnu en 2021.      

La vie d’une ville n’est-elle pas comparable à la vie des hommes, avec ses hauts, ses bas, ses épreuves, ne
façonne-t-elle pas une identité proche du récit collectif de nos aînés ? Une façon d’être Vénissian, constitutive à un esprit de résistance et de résilience, qui résonne à travers les âges et les générations, comme un fil rouge ténu mais réel.

Nous vivons aujourd’hui le temps de toutes les crises, sanitaire, économique, sociale, civique, environnementale. Nous entrons dans l’incertain, d’où le meilleur comme le pire peut l’emporter.

A l’occasion de son 100ème anniversaire, Edgar Morin, sociologue, résistant, philosophe, reprenait les mots du poète Hölderlin, qui disait « là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », avant de nous prévenir :

« On a beau savoir que tout ce qui s’est passé d’important dans l’histoire ou dans notre vie, était totalement inattendu, on continue à agir comme si rien d’inattendu ne devrait désormais arriver. Secouer cette paresse d’esprit, c’est une leçon que donne la pensée complexe. »

Edgar Morin

Dans la bouche d’Edgar Morin, ces mots sonnent comme le préambule d’un espoir, toujours présent parmi nous, comme il le fut parmi nos aînés.