Hommage aux victimes de la guerre d’ Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc

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Mardi 19 mars 2019.

De fait, le combat pour l’indépendance de l’Algérie, sera porté en France par les militants de gauche, la société civile et les intellectuels, mais aussi le journal L’Humanité, objet de 27 saisies et de 150 poursuites, de la part de l’Etat.On peut citer Jacques Derrida, le Manifeste des 121, Jean-Paul Sartre, Pierre Vidal-Naquet, et de très nombreux militants de base, dont certains paieront au prix de leur vie, leur engagement pour une Algérie indépendante, au métro Charonne.

Il faut savoir choisir le mot juste, pour qualifier une situation donnée. Si son emploi n’est pas approprié, ou vidé de son sens, alors il cache quelque chose, triche avec une réalité, instrumentalise le débat.

Ce mot, tout le monde l’a en tête, c’est Événement. Ou plutôt les Événements, c’est ainsi que les autorités françaises parlaient en fait d’une guerre, la guerre d’Algérie. Employer l’expression les « Événements d’Alger », c’est renvoyer à quelque chose de lointain, de sporadique et limité dans le temps, d’une agitation passagère et sans suite. C’est ignorer volontairement le drame, la violence et les horreurs que toute guerre porte en elle.

Ce sur quoi, la 4ème République a voulu fermer les yeux, c’est le sang qui coule, la spirale d’une violence devenue incontrôlable, mais aussi son incapacité à s’inscrire dans le sens de l’histoire, de l’émancipation en cours, et de l’autodétermination des peuples.

Le mot Evénement fait donc écran, comme un déni du réel, puis comme un révélateur de l’amnésie entretenue pendant des décennies, en France.

L’expression « guerre d’Algérie » ne sera officiellement adoptée en France, que le 18 octobre 1999…

Mais le bilan est lourd, c’est le bilan du fracas des armes, des exécutions, des tortures, des liquidations sommaires, des massacres et des attentats.

La 4ème République s’obstine, ferme les yeux, et renie ses propres principes d’autonomie des peuples, et d’indépendance des Etats.

Au bout de cet aveuglement, au terme de ce rendez-vous manqué avec une histoire en marche, un carnage à peine imaginable : côté algérien, entre 300 000 et un million de morts, pour un pays qui ne comptait à l’époque, que 10 millions d’habitants.

La France avait mobilisé deux millions de jeunes, et déployé 400 000 hommes. 30 000 d’entre eux ne reverront plus leur sol natal, dont 13 000 appelés, emportés par une histoire qui les dépassait, et sacrifiés par un Etat français autiste et aveugle.

Le sang a coulé, et continuera de couler après le 19 mars 1962, et l’application du cessez-le-feu : assassinats et attentats de l’OAS, massacres des Harkis que la France abandonne. 60 000 d’entre eux seront exécutés, décimés, assassinés, sans que l’Etat français n’intervienne.

Le bain de sang de Sétif, Guelma et Kherrata, le 8 mai 1945, annonçait déjà le pire et l’horreur. Le nombre de victimes fait toujours débat, mais il n’est pas faux d’avancer, que plusieurs milliers d’Algériens ont été tués, lors de répressions sanglantes et aveugles.

Ne peut-on y voir là, le premier acte de guerre ?

Mais c’est à partir de la Toussaint Rouge, que l’engrenage de la violence est monté crescendo. Massacres du Constantinois, qui marquent officiellement, le passage de l’insurrection à la guerre, massacre de villageois de Beni Oudjehane. Suivent la première et deuxième bataille d’Alger, où les pouvoirs policiers sont confiés à l’armée, et aux parachutistes.

Médiatrice de la guerre d’Algérie, Germaine Tillion qualifiera de “stupidité criminelle”, la décision de Robert Lacoste et du général Raoul Salan (disciple de la “guerre contre-révolutionnaire”), de donner les pouvoirs de police à l’armée. Cette guerre s’exportera même sur le continent, pour finir, là encore, par une nuit d’horreur, celle des ratonnades du 17 octobre 61, dans les rues de Paris.

Si le régime de Vichy était illégal et illégitime, ce n’est pas le cas de la 4ème République. Son aveuglement doit donc nous interroger plus vivement, encore.

Comment n’a-t-elle pu ouvrir les yeux, sur la violence inhérente à toute colonisation, asservissement d’un peuple par un autre. Beaucoup en France défendaient l’idée de mission civilisatrice, même dans les rangs progressistes, quand le peuple algérien vivait, lui, un drame. Un drame économique et social, avec l’accaparement des terres. Dans les années 50, l’exode rural, la raréfaction des parcelles, la destruction des liens sociaux, l’irruption de l’économie monétaire, ont fait basculer de nombreuses familles paysannes dans la misère.

Ruraux appauvris, habitant des bidonvilles, les Algériens subissent de plein fouet, la subordination de leur peuple, par la puissance coloniale. Le drame de la sous-citoyenneté également, avec le code de l’indigénat, et l’exclusion de la sphère publique.

En matière politique, l’assemblée algérienne est issue du vote de deux collèges différents. Le premier comprend les citoyens de statut civil français, le second, ouvert aux seules élections municipales et générales, regroupant tous les Algériens musulmans.

Mais la voix d’un électeur du premier collège, équivaut à huit voix d’électeurs du deuxième collège. Le colonisé est ainsi exclu, de sa terre, de sa capacité à produire, de sa citoyenneté, de sa propre culture.

Cette incapacité à lire la colonisation comme un système d’exclusions, de frustrations, porteur d’une violence sourde, interroge les historiens, et notamment Benjamin Stora, éminent spécialiste de la guerre d’Algérie.

Dans une récente interview, il tenait ces propos, j’ouvre les guillemets : « Il n’y a jamais eu de projet français de génocide en Algérie. En revanche, là-bas, ce qui demeure dans les mémoires, c’est le souvenir d’un système colonial très dur ». Et de poursuivre : « Le mystère qui demeure pour moi, c’est comment on n’a pas vu la montée du nationalisme algérien, à partir des années 1930 jusqu’aux années 50. Allons-nous passer à la lutte armée ? C’est la question que se posent les nationalistes depuis 1947, parce qu’ils n’ont plus de solutions politiques pour sortir du statu quo. C’est en partie le drame de Messali Hadj, ami d’Albert Camus, qui croyait que la politique restait l’unique solution. Mais si on se remet dans le contexte de l’époque avec, en particulier, les guerres en Indochine ou dans le continent africain, pourquoi voulez-vous que l’Algérie échappe à ce mouvement général du passage à la lutte armée ? ».

L’analyse de Benjamin Stora est juste, elle met le doigt sur l’aveuglement total des autorités françaises.

Ce déni de réalité, non seulement l’Etat français en est responsable, mais il l’a aussi entretenu, comme un moyen de poursuivre sa politique, quand bien même, elle serait à contresens de l’histoire.

Une chape de plomb s’est ainsi abattue, sur la France et les Français, qui s’opposaient dès les premières heures, à la guerre d’Algérie. La raison d’Etat a prévalu sur la raison tout court.

Les pouvoirs spéciaux, accordés par l’assemblée au gouvernement de Guy Mollet, en 1956, vont alimenter une logique de guerre, qui ne tolérait, ni la contestation, ni la remise en cause des politiques coloniales.

De fait, le combat pour l’indépendance de l’Algérie, sera porté en France par les militants de gauche, la société civile et les intellectuels, mais aussi le journal L’Humanité, objet de 27 saisies et de 150 poursuites, de la part de l’Etat.

On peut citer Jacques Derrida, le Manifeste des 121, Jean-Paul Sartre, Pierre Vidal-Naquet, et de très nombreux militants de base, dont certains paieront au prix de leur vie, leur engagement pour une Algérie indépendante, au métro Charonne.

Outre Germaine Tillion, des voix s’élèvent pour dénoncer des pratiques barbares et inhumaines, comme celle d’Henri Alleg, journaliste, militant communiste et écrivain, auquel notre ville vient d’attribuer le nom d’une rue.

Son livre, La question, publié en 1958, va provoquer une véritable onde de choc. Le recours à la torture, qui deviendra presque systématique, à partir de fin 56, éclate en plein jour.

D’autres ouvrages, comme La gangrène par exemple, seront saisis, avant d’être censurés.

Tous dénoncent une guerre terrible, et des méthodes de répression intolérables, là où l’Etat Français, parle d’événements.

Ce sont ces livres et ces voix, qui ont porté la fin de la guerre d’Algérie, ces citoyens des deux côtés de la méditerranée, qui ont permis de mettre fin à des combats meurtriers, sanglants et dramatiques.

Aujourd’hui, les armes se sont tues, mais les douleurs restent vives, plus de 50 ans après le cessez-le-feu en Algérie, marquant la fin de la guerre d’Algérie, suite aux accords d’Evian signés le 18 mars 1962. Le 19 mars à midi, les combats armés doivent prendre fin.

Le chemin de la pacification est derrière nous, celui de la réconciliation entière et partagée, est le tracé que chacun doit aujourd’hui emprunter. L’émotion et la passion imprègnent encore, le regard que l’on porte sur la guerre d’Algérie. Elles sont toujours là, sensibles, à fleur de peau.

Je laisserai, à cette occasion, les mots de conclusion à Benjamin Stora, tant ils déclinent avec perspicacité, les obstacles qu’ils nous restent à franchir. « Après 40 années de travaux, je suis arrivé à la conclusion que la mémoire est devenue un carburant politique.

J’ai cru qu’écrire des livres et que le savoir académique, pourraient arrêter ces saignements de l’Histoire, mais cela visiblement ne suffit pas. « La mémoire divise et l’Histoire rassemble », disait Pierre Nora, mais en même temps, force est de constater, que les mémoires ont submergé le champ de l’Histoire. Mais il faut poursuivre le travail historique ».

L’actualité de ces derniers jours en Algérie, nous montre que l’histoire n’est jamais figée, et que la volonté des peuples s’écrit aussi, sous nos yeux.

Des avancées notables ont été accomplies ces dernières années, au sujet de la guerre d’Algérie, j’en suis convaincue.

Il reste à chacun de nous, et aux historiens, de les prolonger, et à nos deux peuples de se rassembler, derrière une histoire partagée et éclairée, toujours plus proche de la vérité, toujours plus proche de la raison.

Je vous remercie.