Journée nationale à la mémoire des victimes de la déportation

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Vénissieux se souvient : 25 avril 2021, Journée nationale à la mémoire des victimes de la déportation. Dans le contexte sanitaire et dans le respect des consignes en vigueur, cette cérémonie commémorative n’a pu être organisée.  Cependant, accompagnée de Maxime Kyrszak, secrétaire de l’Association de Déportés Internés Résistants et Patriotes du Rhône, Yann Chanvillard, porte-drapeau de la FNACA, Jacqueline Sanlaville, membre de l’ANACR, j’ai déposé une gerbe dimanche 25 avril, au pied du mur de la Déportation du nouveau cimetière de Vénissieux.

Le XXème siècle aura été le siècle de toutes les ruptures, violentes, brutales, effroyables. La mort s’y est mécanisée (14-18), puis industrialisée (39-45 et les camps d’extermination). Le XXème siècle aura été surtout le siècle de la négation de l’identité, de l’humiliation de la personne, de son anéantissement. Rien, après Auschwitz, ne sera jamais plus comme avant. Car ce ne sont pas simplement des millions de victimes innocentes qui ont été assassinées, mais bien la civilisation des hommes qui s’est écroulée et l’héritage du siècle des Lumières que le nazisme a voulu abattre.

Chaque dernier dimanche d’avril, nous marquons la journée du souvenir de la déportation, de tous ces déportés sans distinction aucune qui ont perdu la vie dans les camps de concentration et d’extermination allemands lors la Seconde Guerre mondiale. Il n’y a pas d’oubli possible et chacun de nous doit porter cette question primordiale : comment en est-on arrivé là, comment un régime totalitaire, le nazisme, a-t-il pu échafauder et mettre en place l’industrialisation de la mort ?

Le bilan est insoutenable : l’Holocauste, c’est 6 millions de victimes dont près de 3 millions de personnes dans les chambres à gaz. Auschwitz : 1 million. Treblinka : 800 000. Belzec : 434 508. Sobibor : plus de 150 000… Juifs, tziganes, opposants politiques, résistants, homosexuels, handicapés, sans oublier les personnes que le nazisme qualifiait de « socialement inadaptées », il faut tuer, en masse, il faut effacer du sol aryen ce qui résiste, ce qui conteste, ce qui est différent. Personnes âgées, nouveaux nés, hommes, femmes, enfants, rien n’arrête le IIIème Reich dans son entreprise d’anéantissement, effroyable, innommable.

Les camps d’extermination ne sont pas nés du jour au lendemain, ils sont le fruit d’un processus, d’une montée en puissance de la haine  et du pangermanisme, de l’idée de la grande Allemagne à l’étroit dans son « espace vital ». Lorsque les allemands portent au pouvoir, par les urnes !, Adolf Hitler en 1933, la solution finale n’est pas une priorité, ni même envisagée. Ce qui l’est par contre, c’est l’instauration d’un régime totalitaire et nationaliste. L’Etat, c’est le parti, le parti, c’est l’Etat, il n’y a plus d’arbitraire, plus d’opposition possible, plus de contre-pouvoir. Vous êtes avec l’Etat, ou vous êtes un traître, un ennemi de l’intérieur.

C’est la raison pour laquelle le premier camp ouvre à Dachau, en mars 1933. Ainsi en 1939, on dénombre sept camps déjà  mis en place. Syndicalistes, communistes, opposants socialistes, les premiers prisonniers sont politiques. Il faut faire régner la peur et la terreur. Les détenus ne sont ni inculpés, ni condamnés puisque le système concentrationnaire fonctionne en dehors de tout système juridique. A cette organisation s’ajoute tout au long des années 30 la création de camps de détention et de travail forcé dans toute l’Allemagne. Les camps d’extermination, où il s’agit de tuer un maximum de personnes dans un minimum de temps, sont une étape supplémentaire et impensable de la barbarie nazie, d’anéantissement et d’élimination totale des juifs en Europe. Le 20 janvier 1942, alors que la déportation des populations de l’Europe centrale et des juifs a déjà commencé, la conférence de Wannsee, présidée par Heydrich, en présence d’Eichmann, acte l’organisation administrative, économique et technique de la Solution finale voulue par Hitler. Les « usines de la mort » sont nées, elles portent le nom Bełżec, Auschwitz–Birkenau, Sobibor, Treblinka, Chełmno et Majdanek.

Mais cette journée des victimes de la déportation est aussi l’occasion de se souvenir du rôle de la France dans l’entreprise génocidaire du IIIème Reich. Le chemin a été long avant de reconnaître, en 1995 avec le discours de Jacques Chirac, que le régime de Vichy, Pétain, Laval et consorts, a bien commis une faute irréparable. De 1942 à 1944, quelque 75 convois partirent de Drancy pour Auschwitz principalement. Plus de 75 000 juifs, dont 11 000 enfants, ont ainsi été déportés pour 2500 survivants à la libération des camps. En mobilisant une partie de son administration dans le cadre des rafles, oui, la France, même sous la collaboration, porte une lourde responsabilité.

Mais il y a aussi l’autre France, celle qui ne s’est pas soumise, celle qui est entrée dans la clandestinité et la résistance. La France des maquisards, la France des Justes, qui cachait dans une cave, dans un grenier, des résistants, des opposants à Vichy, des familles juives, cette France qui a sauvé des milliers de vies et fait échapper à la déportation près des trois quarts des Juifs qui résidaient alors dans notre pays. A travers l’opération de sauvetage de 108 enfants juifs du camp de Bac Ky et de plusieurs centaines d’adultes,  ici à Vénissieux, nous savons peut-être plus qu’ailleurs que la journée de la déportation est aussi dédiée à ces femmes et ces hommes qui ont dit non à la collaboration, non au Vichy de Pétain, non à la soumission et à la résignation. En ces temps de crise sanitaire et dans l’impossibilité de nous retrouver lors de nos commémorations, leur message résonne aujourd’hui comme un message d’espoir d’une force inégalable, que nul ne peut oublier, que nul ne peut ignorer.

Les lectures de grandes figures littéraires -Primo Levi, Jorge Semprun, Aharon Appelfeld, Leïb Rochman- nous ont aidés à mesurer l’effroi et l’horreur absolue de la vie concentrationnaire. Plus près de nous, HHH de Laurent Binet, Les bienveillantes de Jonathan Littell ou encore La fabrique des salauds de Chris Kraus montrent à quel point le chaos du nazisme continue d’interroger la création contemporaine. Les peintures de David Olère, la bande-dessinée Maus d’Art Spiegelman ont illustré les corps suppliciés, l’humiliation et la négation de l’individu dans les camps de la mort. Car oui, pour ces auteurs comme pour nous, rien ne sera jamais plus comme avant.