Journée nationale à la mémoire des victimes de la déportation

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Dimanche 28 avril 2019.

Les jeunes d’aujourd’hui constituent la dernière génération, à entendre les témoins et rescapés du génocide. Ils ne sont plus qu’une quinzaine, à porter la parole de l’horreur endurée dans les camps de concentration. Beaucoup ne peuvent plus se déplacer, d’autres sont trop fatigués. Ces voix et cette mémoire ne doivent pas disparaître dans la nuit des temps. Ceux qui sont sortis vivants d’Auschwitz, ou d’ailleurs, n’ont jamais eu qu’une volonté : témoigner auprès des jeunes générations, encore et toujours, jusqu’au dernier souffle. N’était-ce pas le cas de Lucie Aubrac et de Charles Jeannin, ici à Vénissieux ?

« S. revint dans la ville la semaine qui suivit la fin de la guerre. Après la course folle des années précédentes, il lui semblait qu’ici, le temps s’était arrêté. Les rues du ghetto en ruine ; briques, cheminées, poutres noires de suie, disséminées sur des espaces sans bornes — anciennes cours, anciennes rues. Les maisons, entourées de leurs grilles, semblaient avoir pris leur envol, dans l’élan irrésistible des explosions, emportant les hommes avec elles, pour retomber en masses informes, affalées, à genoux, leurs ailes brûlées enveloppant la terre de leurs bosses, et de leurs creux (…)

Tout, jusqu’à l’horizon le plus lointain, était recouvert d’une couche de cendres. Même la haute muraille du ghetto était à terre, effondrée…

Pour la première fois depuis longtemps, S. marchait dans une rue du quartier polonais. Elle s’ouvrait largement à lui. Avant la construction du ghetto, des centaines de familles juives vivaient ici. C’est ici aussi que se trouvait sa maison. Était-elle encore là ? Parmi les châtaigniers, les enfants affairés jouaient dans les taches de soleil. La pluie venait de cesser. Une nouvelle génération d’enfants : pas un seul enfant juif n’avait grandi ici. S. s’arrêta, puis reprit sa déambulation parmi les gamins, comme jadis.

Il regardait leurs petites têtes, et retenait le désir de sa paume, de passer sur leurs cheveux. Il savait, les siens n’étaient pas là. On les avait triés, avec leurs parents, parmi les voisins. Une main d’homme s’était abaissée, et les avait désignés d’un doigt. Comment les avait-on reconnus ?… Peut-être quelqu’un le rattrapera-t-il en courant, essoufflé, pour lui demander des nouvelles de ses voisins juifs, et de leurs enfants, disant que leur absence l’empêche de dormir la nuit ? Pourquoi tant de silence ? La terre a absorbé tous les pas.»

Si j’ai choisi ce long extrait du livre immense de Leïb Rochman, A pas aveugles de par le monde, c’est parce que la littérature, non seulement rejoint le réel, mais le dépasse, dans le même mouvement de sidération, et d’anéantissement de l’année 45.

L’auteur du livre n’a pas connu les camps, après s’être échappé du Ghetto de Minsk. En 43 et 44, il a vécu caché, dans des conditions extrêmement difficiles, en Pologne. D’abord dans la double cloison d’une cuisine, chez une paysanne, avec sa femme, sa belle-soeur et deux amis. Puis dans un grenier, et enfin dans une fosse.

Mais ce qu’il voit en revenant dans sa ville natale, puis à Lodz, c’est ce que le monde va découvrir, les yeux ouverts : la sidération, l’anéantissement, et sur le fond, une vraie rupture de civilisation, une béance dans l’histoire des hommes, qui ne cessera jamais de nous questionner. En un mot, il ne reste plus rien, ni les voix, ni les enfants qui jouent, ni les couleurs de la vie, ni les maisons habitées, tout a été absorbé, enseveli.

« La vraie barbarie, c’est Dachau ; la vraie civilisation, c’est d’abord la part de l’homme, que les camps ont voulu détruire. », disait André Malraux.

Dans Auschwitz, ce camp d’extermination effroyable, plus d’un million de personnes, dont 90% de juifs, vont y trouver la mort en quelques années, mais aussi les tziganes, les Polonais, les politiques, les communistes, les témoins de Jéhovah, les homosexuels, les criminels allemands. De faim, de froid, de maladie, ils vont mourir par sélection, tri, dans les chambres à gaz, et les fours crématoires.

L’Holocauste, c’est 6 millions de victimes, dont près de 3 millions dans les chambres à gaz. A Treblinka : 800 000 morts. Belzec : 435 000. Sobibor : plus de 150 000…

Pourquoi ces hommes, ces femmes, ces enfants, ont-ils été assassinés ? Parce qu’ils étaient juifs. Parce qu’ils étaient tziganes. Parce qu’ils étaient communistes, socialistes, syndicalistes. Parce qu’ils étaient résistants ou opposants. Parce qu’ils étaient homosexuels. Parce qu’ils étaient handicapés. Parce qu’ils étaient nous, sur le fond, une société qui accepte ses différences, un héritage des principes du Siècle des lumières, que la philosophie du nazisme, tout au long de son histoire, a cherché à détruire.

Dans l’horreur des camps, c’est bien l’identité, l’esprit et le corps de l’homme, de la femme, de l’enfant que l’on humilie, que l’on massacre, que l’on gaze.

Dans l’horreur des camps, l’illusion délirante de la race allemande, de l’homme nouveau et du peuple supérieur, le mythe de la grande Allemagne, purifiée et universelle, ont pris leur revanche sur les Lumières.

A l’apogée de leur projet en 1942, Hitler et Himmler envisageaient une germanité future, de 600 millions d’habitants, de la Crimée au Cercle polaire, au prix de la mort programmée de 25 millions de juifs et de slaves. Le résultat, effroyable, irréparable, il est dans les mots de ce soldat de l’armée rouge, qui entre dans Auschwitz, le 27 janvier 1945 : « Ce que nous avons vu dépasse tout ce que nous avions connu jusque-là.

Imaginez une peau tendue sur des os et les yeux, surtout les yeux. C’était effrayant. Sur les visages, il y avait des larmes, des sourires, mais nous ne voyions en fait, qu’une grimace ».

Les SS ont quitté les lieux, entraînant des milliers de prisonniers, dans les «marches de la mort», mais n’ont pas eu le temps d’effacer les traces de leurs crimes, ou de liquider les derniers survivants, dont les corps ressemblent à des ombres. La stupéfaction est partout, le cauchemar que l’on pressentait, devient réalité. La même sidération s’empare des troupes alliées.

En parcourant le camp d’Ohrdruf, libéré, le général Eisenhower devient livide, le général Patton vomit, après avoir refusé de visiter le réduit, utilisé pour les punitions.

Jamais dans l’histoire des hommes, une telle barbarie ne s’était manifestée à ce point. Jamais un régime politique, avant le 3ème Reich, n’avait mis en place une véritable industrie de la mort. Il ne s’agit pas de tuer, de gagner, de conquérir un territoire, il s’agit d’éliminer le peuple juif en son entier, de le rayer de la carte.

De façon étrange, la libération des camps, les horreurs vues, filmées par les armées libératrices, et l’ampleur du génocide, ne feront pas l’actualité.

Dans la presse française, la libération d’Auschwitz fait l’objet de simples brèves, en bas de page, à l’exception de deux journaux issus de la Résistance, Franc-Tireur et Fraternité.

Le silence est général. Le premier article digne de ce nom, paraîtra dans L’humanité, en mars 45. Il faudra attendre le procès de Nuremberg, pour que les horreurs nazies surgissent enfin. Sur deux draps blancs accrochés à la hâte, dans la salle du procès, les images des camps sont projetées, face au banc des accusés. Göring, l’un des hommes forts du 3ème Reich, et bras droit d’Hitler, serre ses mâchoires à les rompre.

Le commandant en chef, Keitel, se couvre les yeux d’une main tremblante, un rictus de peur déforme le visage de Streicher, bourreau des juifs. Nuremberg ouvre une brèche, mais reste le procès du nazisme. Il faudra attendre la capture et la comparution d’Eichmann, criminel de guerre nazie, et exécuteur de la solution finale, en avril 1961 à Jérusalem, pour que le procès de l’Holocauste, résonne à l’échelle planétaire.

Plus près de nous, dans le temps comme géographiquement, l’écho du procès de Klaus Barbie, viendra éclairer les mécanismes de la terreur et de l’horreur.

Aujourd’hui que nous savons, que la vérité historique est incontestable, sauf pour les révisionnistes éhontés d’extrême droite, la question de l’avènement du 3ème Reich, reste ouverte.

Pourquoi, dès les années 30, n’avons-nous pas su, ou pu arrêter la montée en puissance d’Adolf Hitler, dont la violence des écrits et des discours, portait les germes des génocides à venir ?

Dans son livre L’aveuglement, l’historien Marc Ferro, relate la relative indifférence des démocraties, à l’égard de la situation allemande, comme si la légèreté se conjuguait au déni de réalité.

Fin 32, le parti nazi obtenait 31% des voix, contre 37% aux précédentes élections générales. Charles Maurras, lui-même, estime que « c’est le crépuscule d’Hitler ». « Je puis dire qu’Hitler est désormais exclu de l’espérance du pouvoir », juge Léon Blum. Dans une note, le Quai d’Orsay précise que, « la désagrégation du mouvement se poursuit à une cadence rapide ». Le Populaire, quotidien de la SFIO, titre : « La disparition de Hitler est à prévoir ». « Un succès passager, une anomalie éphémère », analyse-t-on du côté de Moscou.

29 jours plus tard, le 30 janvier 1933, Hitler devient le chancelier du Reich.

Comment enseigner la shoah, en 2019 ?

Les jeunes d’aujourd’hui constituent la dernière génération, à entendre les témoins et rescapés du génocide. Ils ne sont plus qu’une quinzaine, à porter la parole de l’horreur endurée dans les camps de concentration. Beaucoup ne peuvent plus se déplacer, d’autres sont trop fatigués. Ces voix et cette mémoire ne doivent pas disparaître dans la nuit des temps. Ceux qui sont sortis vivants d’Auschwitz, ou d’ailleurs, n’ont jamais eu qu’une volonté : témoigner auprès des jeunes générations, encore et toujours, jusqu’au dernier souffle. N’était-ce pas le cas de Lucie Aubrac et de Charles Jeannin, ici à Vénissieux ?

L’Histoire des camps ne se perdra pas, mais c’est le vécu et la dimension humaine, qui vont s’effacer, soit les deux récits qui permettent justement à l’histoire, de sortir des dates et des statistiques.

L’Union des Déportés d’Auschwitz (UDA), pose déjà la question de l’après, que les enseignants partagent également. La collecte des témoignages s’est développée, dès les années 80. Et l’UDA l’a accélérée depuis 15 ans, pour créer en 2017, le site Internet Mémoires des Déportations.

Ouvert aux collégiens de 3ème et aux lycéens, le Concours National de la Résistance et de la Déportation, permet aux jeunes générations, de se réapproprier cette mémoire des camps, de la garder vivante, parmi eux, parmi nous.

Les voyages des collégiens à Auschwitz, qu’ils soient de Vénissieux ou d’autres villes en France, contribuent à cette ramification de l’histoire dans notre présent.

A contrario, le péril d’un tourisme mémoriel, d’une émotion de l’instant et du selfie, mérite en revanche notre attention.

Sur Twitter, les responsables du Mémorial d’Auschwitz, viennent de publier le message suivant : “Quand vous venez à Auschwitz, souvenez-vous que vous êtes sur un site, où un million de personnes ont été tuées. Respectez leur mémoire. Il y a des meilleurs endroits, pour apprendre à marcher en équilibre sur des rails, que sur le lieu qui symbolise la déportation, de centaines de milliers de personnes vers la mort”.

Ensemble, gardons en tête cette phrase de Klaus Mann, le fils de Thomas Mann, alors qu’il vient d’être déchu de sa nationalité, en 1937, et qu’il anticipe le désastre que le Nazisme va provoquer : « Nous espérons que le monde, que les Etats démocratiques ne répéteront pas nos fautes ».

Je vous remercie.