Histoire féminine de la France

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Mardi 22 décembre 2020.

C’est un livre-somme, un livre qui fera date, un livre-référence à coup sûr. Un livre pour les Fêtes de fin d’année aussi, de par son prix assez élevé (41€), mais surtout de par la qualité de son iconographie et du travail de recherche effectué par Yannick Ripa. Entre l’essai et le « beau-livre », entre le traité historique et le recueil d’informations et d’anecdotes très précises, « Histoire féminine de la France » balaye deux siècles d’histoire de notre pays. Mais arrêtons-nous au titre. Il ne s’agit pas de l’histoire des femmes, ni des féministes, mais d’une histoire féminine de notre pays. En filigrane se pose une question essentielle : les femmes ont-elles été exclues de la narration de l’histoire de la France ? Souvent absentes des manuels ou du récit national, Yannick Ripa, à travers une démarche rigoureuse, ni partielle ni partiale, les replace donc au centre des bouleversements politiques et sociaux. Comme elle le remarque, « le temps des femmes n’est pas celui des hommes ». Dans ce livre, ce sont donc elles qui s’approprient le récit. Le prisme se déplace ainsi du masculin au féminin à travers des faits historiques que tout le monde connaît : la Révolution, la Restauration, les Empires, les Républiques, les guerres du XXème siècle, vus, vécus, souvent subis, mais pour une fois racontés par les femmes. On retrouve les plus célèbres d’entre elles, Olympe de Gouges et sa déclaration in extenso des droits de la femme et de la citoyenne, les écrits de Madame de Staël, Théroigne de Méricourt, emblématique amazone, les pionnières du féminisme (Louise Michel, Maria Deraismes, André Léo, Paule Minck), Eugénie Cotton, Simone de Beauvoir, Simone Veil, mais aussi toutes les anonymes, dont les témoignages sur les conditions de vie et cycles de travail à chaque époque éclairent leur situation, leur quotidien, leur émancipation sous l’effet de telle ou telle loi à travers les différents régimes. C’est souvent au contact de la voix des oubliées que l’on se sent au plus près des fractures, combats, luttes, reculs ou émancipations qui ont émaillé l’histoire de notre nation. Emergent de ce récit passionnant la constitution du peuple femme et de la femme politique à travers les siècles, comme l’illustrent dès 1789 la Marche des femmes, le rôle des dames de la Halle, le Club des citoyennes républicaines révolutionnaires, les ouvrières des Grands Boulevards. L’ouvrage nous interroge également : pourquoi, par exemple, la quête d’égalité des principes révolutionnaires ne s’est-elle pas étendue à la femme, toujours exclue de la citoyenneté. Pourquoi jusqu’au XIXème siècle le schéma –aux hommes le public, aux femmes le privé- est-il resté intangible ? D’où viennent les dimensions sociales et féminines des révolutions du XIXème siècle ? Quels ont été les paradoxes de l’entre-deux-guerres et les contre-effets des Trente Glorieuses ?

Il faut louer le travail remarquable, extraordinaire même, de Yannick Ripa, fruit de longues années de recherche, laquelle à travers des archives inédites et des documents méconnus, parvient à mêler l’intime et le politique des femmes, à faire se rejoindre la grande et la petite histoire. Son écriture n’y est pas pour rien, précise et limpide, ni universitaire ni vulgarisatrice, toujours au service d’une mise en perspective des événements, qu’ils paraissent anodins ou chargés de symboles. On ne peut pas non plus passer sous silence l’iconographie sensationnelle de l’ouvrage (tableaux, photos, affiches d’époque, unes des journaux) et sa mise en page, qui fait respirer la somme d’informations dont le lecteur prend connaissance et en multiplie les plaisirs de lecture. En déplaçant le projecteur sur « l’histoire féminine de la France », Yannick Ripa restitue aux femmes une mémoire de leur propre histoire et de leur place dans le récit national. Il était temps. En un mot, en ces veilles de fêtes, ce livre est en tout point un livre à s’offrir et à offrir.