Disparition de Bertrand Tavernier

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A l’heure où les salles restent fermées et où le cinéma traverse une crise sans précédent, dont on espère qu’il pourra s’en relever, la disparition de Bertrand Tavernier nous attriste encore un peu plus. C’est un homme de passion, un amoureux fou du cinéma, un érudit également, qui s’est éteint hier. Qu’il fût derrière la caméra ou simple spectateur comme chacun de nous, le réalisateur respirait le cinéma, vivait le cinéma, le pensait, l’écrivait, le partageait avec simplicité. Incarnant une certaine tradition française, et non pas la « qualité française » que dénonçait la nouvelle vague, le cinéma de Bertrand Tavernier n’appartenait à aucune école, aucune mode. Il traçait sa route en privilégiant la narration, auscultait sans aucune concession les travers de la société française, dans un style inclassable, passant de la critique sociale au film à costumes, de la guerre au polar urbain. La haute bourgeoisie provinciale (Que la fête commence),  le cynisme, la dégénérescence et l’absurdité du colonialisme (Coup de torchon), l’hommage à son mentor Jean Renoir (Un dimanche à la campagne), son amour inconditionnel du jazz (Autour de Minuit), son immersion dans le polar (L.627), sa dénonciation de la guerre (Capitaine Conan), l’éclectisme, le défi de se confronter à différents genres et son attachement aux acteurs nourrissaient son œuvre. Cinéaste engagé plus que militant, fils de l’écrivain et résistant lyonnais René Tavernier (Louis Aragon et Elsa Triolet vécurent au premier étage de la maison des Tavernier pendant la seconde guerre mondiale). Le metteur en scène a défendu les sans-papiers, dénoncé la double peine, soutenu l’exception culturelle et l’expression plurielle d’un cinéma non-formaté. Son œuvre ne s’arrête pas au grand écran. Ancien critique, le réalisateur a écrit des ouvrages majeurs comme les 30 ans de cinéma américain, considéré comme une bible sur le sujet, ou encore Amis américains : entretiens avec les grands auteurs d’Hollywood. Homme mémoire d’une très grande culture cinématographique, homme curieux toujours en prise avec le monde réel, la disparition de Bertrand Tavernier laisse un grand vide en France comme à l’étranger.