Commémoration de la journée du 17 octobre 1961

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Jeudi 17 octobre 2019.

On ne remerciera jamais assez le travail des historiens, d’avoir réveillé les mémoires et éclairé les faits. Il faut quasiment attendre le début des années 1990, pour que cette nuit de répression aveugle, sorte de l’oubli. Soit 30 ans de silence, d’omerta, de déni, d’amnésie entretenue à des fins politiques.

Aujourd’hui, la terrible et dramatique nuit du 17 octobre 1961 est sortie de l’ombre, dans laquelle l’Etat français a voulu la cantonner pendant des décennies. Le chemin a été long, parsemé d’embûches, mais notre pays ne peut plus tourner le dos à sa propre histoire, dût-elle être un épisode tragique, sombre, douloureux et sanglant.

On ne remerciera jamais assez le travail des historiens, d’avoir réveillé les mémoires et éclairé les faits. Il faut quasiment attendre le début des années 1990, pour que cette nuit de répression aveugle, sorte de l’oubli. Soit 30 ans de silence, d’omerta, de déni, d’amnésie entretenue à des fins politiques.

Le chercheur s’appelle Jean-Luc Einaudi, il sort son livre intitulé « La bataille de Paris, 17 octobre 1961 », pour que la vérité éclate. Contestée par certains historiens, sa version des faits va bénéficier d’un improbable ricochet de l’histoire. C’est en effet lors du procès en 1997 de Maurice Papon, en tant que secrétaire général de la préfecture de la Gironde, pour complicité de crimes contre l’humanité pendant l’occupation, que son rôle dans les massacres du 17 octobre resurgira. Nommé dans le Constantinois comme préfet outre-Méditerranée, ses méthodes ont servi une culture du maintien de l’ordre sans limites, avec la mise en place notamment, des premiers centres de torture institutionnels d’Algérie. Préfet de Police depuis 1958, c’est lui qui dirige les forces de l’ordre, cette nuit du 17 octobre. Pendant le procès, dans une tribune du journal Le Monde, Jean-Luc Einaudi parle de massacre, Maurice Papon s’empresse de poursuivre l’historien en diffamation. Mais le tribunal considère comme légitime, le terme de massacre, un véritable tournant pour la reconnaissance de cette date meurtrière du 17 octobre.

Cette nuit horrible s’inscrit dans un contexte, où la violence ne cesse de grimper. En Algérie et en France, les massacres et attentats se multiplient.

Alors que le général de Gaulle promet, en novembre 1960, une amélioration du niveau de vie des Algériens, grâce aux réformes du plan de Constantine, des milliers d’entre eux occupent une première fois la rue, et défilent à Alger en réclamant l’indépendance. Les autorités sont prises de court, et la protestation se solde par un bain de sang, avec près de 200 victimes algériennes, dont des femmes et des enfants. A l’automne 61, alors que le chef de l’Etat veut reprendre les négociations en position de force, il donne donc des consignes très strictes à Maurice Papon. Pour interdire toute manifestation à Paris, ce dernier impose un couvre-feu, s’appliquant aux seuls Nord-Africains.

En garantissant l’impunité à ceux qui pourraient faire usage de leurs armes, Papon délivre quasiment un « permis de tuer ». En réaction à cette mesure attentatoire et discriminatoire, la fédération française du FLN prend la décision d’organiser une manifestation, le 17 octobre 1961 à Paris. Venus d’Aubervilliers ou du bidonville de Nanterre, une foule d’hommes et de femmes battent le pavé pacifiquement, sur les Grands Boulevards, au Quartier Latin ou sur le boulevard Saint-Germain. Ils sont combien ? 20 000, 30 000 selon certains.

De fausses rumeurs d’attaques d’Algériens circulent, les tensions sont vives, quand soudain, tout bascule dans la violence et l’effroi. Des rafales de mitraillettes font plusieurs victimes, boulevard Poissonnière, un car de police fonce dans la foule, boulevard Bonne-Nouvelle. Au Pont de Neuilly, la situation dégénère, des manifestants sont jetés dans la Seine, aux ponts De Bezons, de Clichy, d’Asnières. Les coups de matraque pleuvent, et les arrestations se comptent par milliers. Au Palais des Sports, réquisitionné, et au stade Pierre de Coubertin, des Algériens sont parqués, molestés, placés en détention, ou expulsés. Au terme de cette nuit d’épouvante, les autorités françaises font état officiellement, de 2 morts et 64 blessés. N’oublions pas que les jours suivants, les violences se poursuivront. Au terme de ses recherches, Jean-Luc Einaudi parlera, lui, de 150, puis 200 morts.

En 2006, les travaux des historiens anglais, Jim House et Neil Mac-Master, estiment probable une centaine de morts, et concluent sur le fait que ce 17 octobre 1961 fut la répression, j’ouvre les guillemets, « la plus violente et la plus meurtrière qu’ait jamais subie une manifestation de rue désarmée dans toute l’histoire contemporaine de l’Europe occidentale ».

Pour une partie de la presse française, les faits sont minimisés, voire occultés. Seuls l’Humanité et Libération dénoncent cette nuit de massacre. Le premier titre  « Plus de 20 000 Algériens ont manifesté dans Paris. Combien de morts ? » et relate ce qui s’est passé près du siège du journal : « Sur le trottoir, devant le restaurant, sept corps étaient allongés ». Libération s’interroge : « Est-il exact, écrit le journal le 19 octobre, que douze Algériens ont été précipités dans la Seine ? Est-il exact que chaque nuit, des Algériens disparaissent, sans que l’on puisse retrouver leur trace, dans les prisons ou centres de tri ? Si tout cela est exact, et nous avons de bonnes raisons de le croire, qui sont les auteurs de ces crimes ? »

Comment expliquer un tel déferlement de haine ? Jamais le climat n’avait été aussi tendu. En 61, le gouvernement français et le gouvernement provisoire de la République d’Algérie, entamaient la phase finale des négociations. De part et d’autre, à Alger et à Paris, les divisions s’accentuent, les attentats se multiplient.

L’OAS, l’Organisation de l’Armée Secrète, créée elle aussi en 1961, avec son slogan « la France est française et le restera », souffle sur les braises de la violence, terreau de la division et du rejet, dont le mouvement profite.

De Gaulle prend enfin conscience que l’indépendance de l’Algérie est inexorable. Sa stratégie de l’autodétermination, doit servir la naissance d’une République algérienne liée à la France. De son point de vue, tout débordement dans la rue, d’où cette répression aveugle, risque de mettre en péril, les liens économiques entre la France et l’Algérie, que le général entend maintenir après l’indépendance.

Pour la Fédération de France du FLN, l’appel à la manifestation du 17 octobre, avec la volonté de mobiliser un nombre importants d’immigrés, constitue un moyen de peser, dans le cadre de négociations compliquées avec l’Etat Français. Aucun des acteurs ne doit perdre la face, dans un processus où personne ne fait confiance à personne, et où les drames alimentent la spirale de la violence.

Dans son ouvrage sur la guerre d’Algérie, l’historien Benjamin Stora note que la répression du 17 octobre, trouve aussi ses origines dans l’imaginaire colonial, encore très prégnant de la société française. J’ouvre les guillemets : «Les Algériens, hommes sans nom, sont-ils des citoyens français, des « indigènes », des étrangers, des  « Français musulmans » ?

Ils sont perçus par beaucoup, comme une menace pour la société française, une sorte de 5ème colonne propre à réactiver les mythologies complotistes. Leur étrangeté juridique exacerbe la logique du soupçon policier, qui entend démontrer que tout converge secrètement vers un but caché ».

Vérité du langage, un langage amputé de son sens et de sa raison, mais dont l’interprétation est lourde de conséquences : à l’époque, en 1961, pour le pouvoir français, la guerre d’Algérie n’est pas une guerre, mais « une opération de maintien de l’ordre », qui légitimerait presque tous les excès…

« Une énigme », voilà le terme qu’utilisera Pierre Vidal-Naquet, face à l’amnésie totale de notre pays, relative au 17 octobre 1961. Une énigme certes, mais une énigme à dessein, une énigme en forme de refoulement, de non-dit, une énigme imposée par la soi-disant raison d’Etat de taire, de cacher, de soustraire de la grande histoire du pays, les pages les plus sombres. Aussi incroyable que cela puisse paraître, pendant des années, en France, il n’y a pas eu de 17 octobre.

Cette mémoire à géométrie variable, a créé le pire : la suspicion, le ressentiment, les manipulations et désinformations. Elle a créé un blanc, un hiatus, quand il eut fallu y poser la vérité des faits, et la puissance des mots. Aujourd’hui, le 17 octobre 61, cette nuit noire et d’horreur, nous appartient collectivement, et personne n’est en droit de l’instrumentaliser à des fins partisanes.

J’ai parlé du travail des historiens, essentiel, car il s’est fait l’écho de tous ceux qui ont dénoncé les atrocités de la guerre d’Algérie. Je pense au manifeste des 121, à Germaine Tillion, Jacques Derrida, Jean-Paul Sartre, Henri Alleg, aux militants communistes, socialistes, progressistes, qui luttaient pour l’indépendance de l’Algérie et contre l’OAS, et dont certains trouveront la mort, à la station de métro Charonne. Là encore, sous l’effet de la répression policière.

Toutes ces voix, tous ces écrits, ont contribué d’une façon ou d’une autre, à la restitution de l’histoire de cette guerre terrible, que fut la guerre d’Algérie. J’associe à ce travail, l’apport des collectivités locales. Bertrand Delanoë, maire de Paris, fut le premier élu à inaugurer une plaque commémorative, sur le pont Saint-Michel en 2001.

D’autres communes de la banlieue parisienne ont suivi le pas, et notre ville a tenu également à installer une stèle commémorative, lors des 50 ans du 17 octobre 1961. L’histoire ne donne pas que des leçons à retenir, elle sert aussi à nous rapprocher, et à nous éclairer.

Je vous remercie.