18 juin : Appel du Général de Gaulle

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Jeudi 18 juin 2020.

Ce 18 juin 40, il faut donc de l’audace pour prendre le micro de la BBC et prononcer ce discours que personne n’écoute en France. Une triple audace : l’audace du désespoir certainement, l’audace de l’orgueil assurément, mais aussi l’audace de l’intelligence car de Gaulle, comme Churchill, avait su distinguer, dès ce 18 juin, une bataille perdue d’une guerre qui serait longue, dont le sort n’était pas scellé.

Dire que l’appel du 18 juin entretient une flamme fragile et un timide espoir dans une France anéantie est un euphémisme. Nous célébrons aujourd’hui le 80 ème anniversaire d’un discours qui fait date dans l’histoire de notre pays. Il faut replacer l’intervention radiophonique du général de Gaulle à Londres dans son contexte. La débâcle de l’armée française en juin 40, considérée à l’époque comme la plus puissante du Vieux Continent, provoque une onde de choc pas seulement nationale et européenne, mais mondiale. En Australie, le Sydney Morning Herald écrit le 14 juin : « L’ombre de la tyrannie s’est étendue sur la France, une des lumières de la civilisation s’est éteinte ». Au Canada, le Premier Ministre a ces mots : « Le silence et la nuit sont tombés. Nous pleurons la tragédie d’une France brisée… Il est minuit en Europe ». Au Chili, la presse estime que « les nazis ont éteint la lumière de la civilisation, le monde pleure la prise de Paris ». Pour l’historien Marc Bloch, cette défaite éclair en forme de déflagration internationale est due à une faillite totale de la pensée du haut commandement militaire français. Le choix d’une option défensive illustre l’aveuglement de l’état-major, quand l’armée allemande mise, elle, sur la vitesse et la mobilité de ses troupes pour enfoncer les lignes ennemies et marquer les esprits. Cette boutade du général Delestraint résume tout : « Trois paquets de mille chars contre mille paquets de trois chars ». Un maréchal se trompe très lourdement en 1934. Il s’appelle… Pétain ! Alors ministre de la guerre, il mise sur la ligne Maginot sans couvrir les Ardennes, par où s’engouffreront six ans après les troupes d’Hitler. Un choix qui inquiétait plus le pouvoir civil que le pouvoir militaire, sûr de son fait, tant est si bien que les interrogations des parlementaires seront ignorées. Enfin, il y a une idée reçue que le régime de Vichy a véhiculée et instrumentalisée et à laquelle les historiens s’opposent : ce n’est pas le Font Populaire qui a « désarmé » la France, comme on l’entend encore de nos jours, mais la politique de déflation décrétée en 1935 par le président du conseil de l’époque, un certain… Pierre Laval. Son refus de dévaluer la monnaie va bloquer l’appareil productif et accentuer la pauvreté. Le retard pris commence à ce moment-là, que le Front populaire va tout faire pour rattraper en construisant près de 2600 blindés modernes en un peu plus de deux ans. Le 10 mai 40, la France dispose de 4000 chars, essentiellement sur le front Nord-est, contre 2400 pour l’Allemagne. La débâcle n’est donc pas matérielle, ni humaine, mais bien stratégique et « intellectuelle », comme le regrette Marc Bloch.

Ce 18 juin 40, il faut donc de l’audace pour prendre le micro de la BBC et prononcer ce discours que personne n’écoute en France. Une triple audace : l’audace du désespoir certainement, l’audace de l’orgueil assurément, mais aussi l’audace de l’intelligence car de Gaulle, comme Churchill, avait su distinguer, dès ce 18 juin, une bataille perdue d’une guerre qui serait longue, dont le sort n’était pas scellé. Cet extrait en dévoile toute la pertinence :

« Mais le dernier mot est-il dit ? L’espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non ! Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire… Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas ! ».

Chez de Gaulle, l’intuition d’une guerre mondiale s’inscrit en parallèle avec l’idée d’une France éternelle, phare des droits de l’homme, qui finira par redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. Mais ce 18 juin, à Londres, ce pari semble improbable. Les membres de la France libre se comptent presque sur les doigts d’une main. Ils sont quelques centaines, puis milliers à rejoindre les rangs de la France libre. Venant de Dunkerque, de Bretagne, traversant l’Espagne pour rallier les territoires de l’Afrique du Nord, ces hommes et ces femmes forment la résistance de la première heure. Comment oublier par exemple les marins de l’île de Sein, 133 pêcheurs âgés de 54 à 14 ans, qui quittent à bord de leurs bateaux leurs familles dès le 22 juin, quelques heures à peine avant l’arrivée des troupes allemandes, pour rejoindre spontanément l’Angleterre. La résistance en est à ses balbutiements, embryonnaire, c’est un fil ténu que le discours du 18 juin veut faire vibrer sous le poids de l’émotion. « Car la France n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! », martèle le général de Gaulle.

Il n’existe aucun archivage de l’enregistrement sonore du 18 juin, celui qui a été conservé date, lui, du 22 juin 40. Peu d’hommes politiques entendent cet appel, à l’exception de Pierre Mendès-France, Maurice Schumann, quelques journaux seulement, dont Le progrès, Le petit marseillais et Le petit provençal, relaient l’information. C’est un front du refus qui se dessine pourtant à partir de cette date. Après l’appel du 18 juin, la résistance est dispersée, on est loin encore du Conseil National de la Résistance du 27 mai 43, loin de Jean Moulin et des FTP-MOI de Missak Manouchian, loin de la Libération de la France. En 40, les mouvements et maquis ne communiquent pas entre eux, ne coordonnent pas leurs actions, à l’exception des Francs-Tireurs et Partisans et des résistants communistes, plus structurés. Entre la résistance armée, la résistance du mécontentement social, la résistance des justes, la résistance des sabotages et des maquis, la résistance des femmes, dénigrées, bafouées par les lois scélérates de Vichy, entre tous ces compagnons de la résistance, des chemins et des histoires vont faire corps, des hommes et des femmes passer d’une forme de combat à une autre. N’oublions jamais que la Résistance de la première heure sera celle qui paiera le plus lourd tribut, victime de terribles représailles, tortures et déportations de la part du régime de Vichy et des milices de Pucheu, ministre de l’intérieur à partir de 1941. Mais c’est pourtant par elle que tout a commencé, par elle que le CNR et son programme « Les jours heureux » allaient esquisser les premiers pas d’une France libre, d’une France républicaine et de son modèle social, qui est aujourd‘hui encore le nôtre.

Comme pour l’ensemble des commémorations ayant eu lieu pendant la crise sanitaire, poursuivons cette journée du 18 juin par quelques propositions de lecture. Il y a les « Mémoires de guerre » de Charles de Gaulle bien sûr, les deux tomes en folio « La France libre » de Jean-Louis Crémieux-Brilhac, ancien résistant et historien, ou encore cet ouvrage passionnant « Le naufrage » d’Eric Roussel, qui relate la journée du 16 juin 40 à Bordeaux, cette journée au terme de laquelle Pétain et ses partisans, favorables à la fin des combats et à l’armistice, s’imposent à ceux qui voulaient poursuivre la lutte armée. La France venait alors d’ouvrir l’un des chapitres les plus sombres de son histoire.