140 ème anniversaire de la mort de Dostoïevski

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Le XIXème siècle a-t-il été le grand siècle de la littérature ? Il est en tout cas le siècle d’une incroyable effervescence. En France, Balzac est le contemporain de Flaubert, Hugo celui de Zola, Maupassant, et bien d’autres encore. La Russie connaît, elle aussi, son âge d’or. Gogol, Pouchkine, Tourgueniev, Tolstoï signent des œuvres immenses, révolutionnent l’écriture et annoncent l’avènement du dramaturge Tchekhov. Parmi eux émerge la figure centrale de Fiodor Dostoïevski, grand lecteur de Balzac dont il traduira Eugénie Grandet. Tout se recoupe, tout se  croise. Nous célébrons cette année le 140ème anniversaire de sa disparition.

L’occasion nous est donnée de lire ou relire ses romans, plongée sidérante au coeur de l’âme humaine et du peuple russe, et de redécouvrir aussi la personnalité d’un être fragile et tourmenté. Après une enfance difficile, sous l’emprise d’un père brutal et tyrannique, puis la disparition précoce de sa mère,  Fiodor Dostoïevski, confronté à la misère sociale qui l’entoure, se lie aux mouvements progressistes à Saint-Pétersbourg. Il se sent responsable de la condition humaine, et coupable si elle échoue dans la pauvreté et le dénuement. L’auteur rêve d’un autre monde, régi par d’autres forces que les lois terrestres, rêve de la fin du servage, de la fin de l’absolutisme du tsar Nicolas Ier.

Cette aspiration à un monde meilleur et plus libre lui vaudra une condamnation à la peine de mort et à un simulacre d’exécution. Attaché comme ses amis à un poteau, mis en joue par les soldats, Dostoïevski attend la mort. Le temps est suspendu, s’arrête, se fige, mais les bourreaux ne tirent pas. La grâce de l’empereur est annoncée, les condamnés sont envoyés au bagne et aux travaux forcés pour quatre ans. La profondeur de l’oeuvre du romancier est-elle née à ce moment-là, pendant ces longues secondes où il ne se passe rien, tandis qu’on attend l’exécution de la sentence et la mort ? Brisé émotionnellement, détruit physiquement, Fiodor Dostoïevski écrit depuis sa cellule, comme lors d’une improbable renaissance : « Je ne suis pas abattu, je n’ai pas perdu courage. La vie est partout la vie, la vie est en nous et non dans le monde qui nous entoure. Près de moi seront des hommes, et être un homme parmi les hommes et le demeurer toujours, quelles que soient les circonstances, voilà le véritable sens de la vie ! ».

Il fera de l’expérience du bagne le point de rencontre avec le peuple russe, celui des réprouvés et des condamnés, des forçats du droit commun, mais aussi celui des hommes et des femmes libres qui vivent en Sibérie dans des conditions difficiles. Dix ans plus tard, l’auteur retrouve enfin Saint-Pétersbourg et les œuvres s’enchaînent : Humiliés et offensés, Souvenirs de la maison des morts, puis Crime et châtiment, Le joueur. Plus tard suivront des romans d’une force inégalable comme L’idiot, mal accueilli par la critique, puis Les possédés ou encore Les frères Karamazov, que Dostoïevski considérera comme son chef d’oeuvre. Dans chaque livre, l’écrivain va explorer la nature humaine au plus profond d’elle-même, jusqu’à ses limites les plus dangereuses, jusqu’à sa part inconsciente, destructrice ou salvatrice, dans une recherche quasi métaphysique du sens de la vie et du rapport au monde et au divin. Le burlesque peut y croiser le tragique, le profane le sacré, le réalisme une forme de fantastique ou de mysticisme. De Raskolnikov au Prince Mychkine, aucun de ses personnages n’est en paix. Tous au contraire sont mis en mouvement par des forces opposées, en lutte permanente, entre raison et déraison, quête spirituelle et quête passionnelle.

On ne sort pas indemne des lectures de Fiodor Dostoïevski, mais on en sort différent, et c’est bien là ce qu’un lecteur peut attendre de la littérature. On ne saurait demander moins à un écrivain de la passion humaine, aussi libre que déterminé : « Mais que le diable les emporte, je dirai toute ma pensée», disait-il. Une œuvre toujours aussi contemporaine et universelle, à lire et relire.