Ouverture du festival Essenti[Elles] 2018

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Mercredi 7 mars 2018.

Le travail que nous accomplissons à Vénissieux, pour l’égalité hommes-femmes et contre ce fléau des violences conjugales, s’inscrit, lui, dans la durée. Il peut paraître ingrat, tant les changements d’attitude et de mentalité, ne se modifient pas en un jour, et tant le système patriarcal continue d’imprégner implicitement, les règles de notre société. Je reste convaincue que c’est là, dans la proximité, dans l’éducation et la sensibilisation des jeunes générations, que les droits pour l’égalité prendront forme, et se renforceront.

Je voudrais remercier Mémona Hintermann-Afféjee de sa présence, et d’avoir répondu favorablement à notre invitation, qui nous honore et valorise la 6ème édition de notre Festival Essenti’elles. Vous êtes accompagnée de deux artistes, Sahra Halgan, la voix et l’icône du Somaliland, et Maha Yammine, artiste plasticienne, née au Liban. Trois voix, trois femmes, et un fil rouge : la place des femmes en temps de guerre, et le regard qu’elles portent au plus près des conflits. C’est un thème d’actualité, malheureusement, et le conflit syrien est venu nous rappeler le drame que les civils subissent, le danger et l’extrême précarité, qu’encourent les femmes et les enfants.

Grand reporter au service politique internationale de France 3, spécialiste de l’Europe Centrale, du Proche-Orient, du Pakistan, de l’Afghanistan, membre du CSA depuis 2013, votre couverture des conflits, comme celui de l’ex-Yougoslavie, nous aidera à comprendre le calvaire que les femmes vivent, dans les pays en guerre. En quoi le regard d’une femme est-il différent du regard d’un homme, sur le traitement de l’information, sur la pratique journalistique dans les zones de conflit ?

Il n’y a pas de guerre propre, nous le savons, toute guerre est par définition sale, d’autant plus que les populations civiles en sont aujourd’hui les premières victimes, partout dans le monde. Quand un conflit éclate, des tabous tombent et les violences faites aux femmes deviennent exacerbées. Viols, tortures, prostitution, exil, les femmes deviennent un enjeu stratégique, pour humilier l’ennemi. Leurs corps, leur sexualité et facultés de procréation, ont de tout temps été visés, afin de salir, entre guillemets, la descendance, afin d’anéantir l’homme vaincu ou absent.

La femme est une cible, mais elle est aussi en temps de guerre, celle qui doit garantir le statut social de la famille et des enfants. Son rôle est considérable, mais, contradiction supplémentaire, il est minimisé dans l’élaboration de la société post-conflit. Historiquement, l’apport des femmes dans les grandes lois et traités de la guerre, est quasi inexistant. Pour rappel, sur les 240 représentants à la Conférence Diplomatique qui a adopté les Conventions de Genève, il n’y avait que 13 femmes ! Pour finir, et notre invitée nous en parlera mieux, j’aimerais rappeler que les femmes dans la guerre, ce sont aussi des femmes déplacées et réfugiées. On estime que les personnes déplacées sont, dans plus de 75% des cas, des femmes et des enfants.

C’est une période sensible et périlleuse, où elles sont exposées à la violence, à l’exploitation, à l’esclavagisme sexuel, au mariage forcé. De la protection du statut de réfugiées, au soutien physique et psychologique des femmes, l’application du droit international doit être effective, dans des zones tendues et fragilisées par les conflits environnants.

D’une façon plus générale, et sur tous les continents, il s’agit d’appliquer et de revenir à l’ambition d’autonomie et d’indépendance des femmes, que portent la Déclaration et le Programme d’action de Beijing de 1995. J’en rappelle les 12 sujets de préoccupation essentiels, qui n’ont rien perdu de leur pertinence, en 20 ans : la pauvreté, l’éducation et les formations, la santé, la violence, les conflits armés, l’économie, le pouvoir et les prises de décision, les mécanismes institutionnels, les droits humains, les médias, l’environnement et les fillettes.

La journée internationale des droits des femmes 2018, intervient après l’onde de choc de l’affaire Weinstein. La chape de plomb qui recouvrait le harcèlement sexuel s’est fissurée, et la parole s’est indéniablement libérée. C’est une condition nécessaire, mais peut-être pas suffisante, j’y reviendrai.

Près d’une femme sur trois, dit avoir été victime d’une forme de harcèlement sexuel, au cours de sa carrière, et 12% des femmes déclarent avoir déjà subi un viol. Dans deux tiers des cas, les viols remontent à plus de dix ans, et la moitié des victimes étaient mineures au moment des faits. L’ampleur des chiffres montre la face cachée d’une société, elle en révèle son inconscient, son refoulé où subsiste l’idée de soumission et d’exploitation de la femme. Qu’une forme d’omerta soit brisée, personne ne s’en plaindra. Mais il faut aussi parler de la forme. C’est à la justice d’apporter une réponse forte au harcèlement sexuel, pas aux réseaux sociaux, qui s’érigent bien trop souvent en procureur anonyme. Sur le fond, et je partage l’avis de Madame Hintermann-Afféjee, l’impact de l’affaire Weinstein modifiera-t-il, en profondeur, les relations entre les femmes et les hommes, dans les milieux les plus sensibles ? On peut en douter, tant le décalage notable entre les discours médiatiques, certains de bonne intention, et la réalité du terrain, est marqué.

Pour bon nombre de femmes, notamment dans le cas des familles monoparentales, l’urgence est de faire face aux difficultés sociales, d’assurer l’éducation des enfants, de sortir de la précarité salariale et des temps partiels subis, de payer le loyer, d’arriver à joindre les deux bouts, tout simplement. Cette réalité-là est très éloignée de la campagne numérique orchestrée outre-atlantique, ou en France.

Le travail que nous accomplissons à Vénissieux, pour l’égalité hommes-femmes et contre ce fléau des violences conjugales, s’inscrit, lui, dans la durée. Il peut paraître ingrat, tant les changements d’attitude et de mentalité, ne se modifient pas en un jour, et tant le système patriarcal continue d’imprégner implicitement, les règles de notre société. Je reste convaincue que c’est là, dans la proximité, dans l’éducation et la sensibilisation des jeunes générations, que les droits pour l’égalité prendront forme, et se renforceront.

Pour les femmes, nous le savons, rien n’est acquis, dans l’espace public, dans le monde du travail, dans les relations filles-garçons, dans la sphère privée, il faut faire bouger les lignes. Il faut des discours, des grandes lignes, qui ouvrent de nouveaux horizons, mais les droits s’acquièrent par l’action, et sur le terrain. Je voudrais rappeler tout le travail accompli, dans nos équipements polyvalents jeunes. Comme chaque année, les jeunes des EPJ se sont mobilisés, autour de la question des droits des femmes. Ils proposeront jeudi 8 mars, des courts métrages sur les stéréotypes féminins/masculins, et des expositions. Des élèves de l’Ecole de musique Jean-Wiener participeront également, au concert de Sahra Halgan.

Notre ville défend les droits des femmes, par des actions répétées et préventives, par des campagnes de sensibilisation, pour interroger les jeunes, sur les rapports filles-garçons, par la présence de nos services publics de proximité. Le conseil municipal enfants, le BIJ, nos équipements culturels, l’éducation nationale, nos ateliers d’arts plastiques, les centres sociaux, le collectif femmes de Vénissieux, le CABV, la Maison de Quartier Darnaise, les associations, tout le monde se mobilise, et effectue un travail de proximité remarquable.

Agir pour le sport pour tous, et plus particulièrement la pratique sportive des femmes. Nos appels à projet « La preuve Form’elle » ont porté leurs fruits : le nombre de pratiquantes a fortement augmenté sur la ville : 42% en 2012 ; 47% en 2015, une hausse constatée sur le Plateau des Minguettes avec 22% en 2012, et 37% en 2015. Agir pour reconquérir l’espace public. Le Sytral s’est engagé contre le harcèlement dans les transports en commun, avec la marche des ambassadrices, auxquelles des Vénissianes ont participé. A l’intérieur des bus, aux arrêts, lors de leurs trajets, c’est le regard des femmes qui est pris en compte, et qui amène des réponses concrètes, en termes d’aménagement, d’éclairage public, etc. Les regards déplacés, les attitudes incorrectes, le harcèlement sexiste faisaient également partie des observations à signaler. Agir contre les violences faites aux femmes. Là encore, les discours ne suffisent pas, et notre ville a pris des mesures, en mettant à la disposition des victimes, un logement, et en prenant en charge la moitié du financement d’une intervenante sociale au commissariat, un premier accueil essentiel, pour orienter et rassurer la victime.

Je rappelle la convention passée entre la Ville de Vénissieux et l’association VIFFIL-SOS FEMMES, qui nous permet d’accompagner 25 femmes vénissianes, victimes de violences conjugales, aussi bien sur le pôle accueil-écoute, que sur le pôle logement-hébergement.

Agir dans le monde du travail contre cette injustice inacceptable, en termes de salaires et de conditions de travail. En France, la rémunération annuelle nette d’une femme, est encore inférieure de presque 20 %, à celle d’un homme. Le taux de pauvreté explose chez les femmes (22% contre 9% pour les hommes, et près de 23,7% pour les femmes de 18 à 24 ans !). Les deux tiers des salariés à bas salaire sont des femmes : temps partiels subis, fractionnés, petits boulots, travail de nuit, que les lois Macron ont favorisé, la spirale est bien négative, régressive !

Agir dans le monde de la culture. Là encore, comment expliquer que, dans les théâtres, seuls 29% des spectacles présentés sur une saison, ont été créés par des femmes ? Comment expliquer que les femmes dirigeant artistiquement un orchestre musical, ne soient que 4%, et une seule femme dirige un opéra en France, sur 13 existants.

Femmes et politique, représentation de la femme dans l’imaginaire collectif, les domaines sont nombreux où des avancées sont à conquérir. Notre vigilance est requise aussi au sujet des réseaux sociaux, qui peuvent devenir le réceptacle d’insultes et de diffamations, sous couvert d’anonymat, portant gravement atteinte à la dignité et à l’image de la femme.

Nous les obtiendrons par la détermination des femmes et des hommes bien évidement, à lutter contre les inégalités, et à combattre les idées réactionnaires et régressives. Ce combat est éminemment politique, et il ne pourra être gagné, que par l’accompagnement de nos politiques de proximité, et la présence des services publics sur tout le territoire, dans tous les quartiers. En fragilisant le milieu associatif et étouffant les finances des collectivités locales, vous comprendrez aisément, combien les politiques d’austérité gouvernementales, sont contraires à l’esprit progressiste, humaniste, à l’esprit de conquête, préalable à l’obtention de nouveaux droits des femmes.

Je voudrais pour conclure, remercier une nouvelle fois nos invitées du festival, à commencer par Madame Mémona Hintermann-Afféjee, et féliciter tous nos équipements culturels, et tous nos services, pour l’organisation de cette 6ème édition de notre Festival Enssenti’elles. Je sais l’investissement et le travail que cela représente. Et j’aimerais finir par une phrase de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient».

Je vous remercie.