Journée nationale de la Résistance

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Dimanche 27 mai 2018

 

Résister, ce n’est pas uniquement résister contre, c’est aussi résister pour. Pour un autre monde, pour un idéal, pour une société plus solidaire, pour l’égalité des droits. Résister, c’est un état d’être, un état de vie, un état personnel, la fronde d’un individu, puis d’un groupe, qui refuse la soumission, l’oppression, la loi du plus fort.

La frontière est personnelle, propre à chacun : où finit l’acceptable, et où commence l’inacceptable ? Est-ce une question d’éthique, de sensibilité, d’éducation, de morale ? Est-ce plus simplement une réaction épidermique, une pulsion qui nous fait dire non ? Est-ce la question de notre place dans la société, dans son imaginaire collectif ?

Cette journée nationale de la Résistance doit nous interroger sur nos comportements actuels.

Nos résistances sont-elles suffisantes, face aux injustices criantes et multiples de ce siècle ? Face à la pensée unique, qui nous vend le libéralisme comme modèle indépassable. Face à la pauvreté qui ne cesse d’augmenter, face aux populations meurtries par les guerres, face aux familles, aux enfants qui meurent par milliers, dans les eaux de la méditerranée, et dans une indifférence à peine gênée.

Nous avons cette chance de résister en démocratie, mais cette difficulté aussi de résister, dans une société atomisée, morcelée, brisée par les individualismes, que notre modèle économique entretient, et favorise.

C’est ce qui faisait dire à Edgar Morin, il y a quelques années, je le cite :

« Aujourd’hui, tout est à repenser, tout est à recommencer. Tout, en fait, a recommencé, mais sans qu’on le sache. Nous en sommes au stade de commencements modestes, invisibles, marginaux, dispersés. Ces initiatives ne se connaissent pas les unes les autres, mais elles sont le vivier du futur ».

Tout au long de l’histoire, et de nos jours encore, des hommes et des femmes ont dû affirmer leur liberté d’expression et d’opinion, sous des régimes totalitaires, dictatoriaux, sous le joug de l’oppression, et de la peur quotidienne.

Cette date du 27 mai ne doit rien au hasard. Elle fait écho à la première réunion du Conseil national de la Résistance (CNR), qui s’est déroulée le 27 mai 1943, dans l’appartement de René Corbin, au premier étage du 48 rue du Four à Paris.

Cette journée de mémoire est l’occasion pour nous, d’ouvrir une réflexion sur les valeurs de la Résistance, et celles portées par le programme du Conseil national de la Résistance.

Ce 27 mai 43, la lutte des hommes et des femmes, pour la libération de la France, va se transformer en un combat politique, pour imaginer la France de l’après-Vichy, et replacer en son cœur, le chemin de la République.

Ce 27 mai, ce sont ces hommes qui feront l’Histoire, et non l’histoire qui fera plier les hommes. Modifier le cours du fleuve, c’est aussi cela résister.

Jean Moulin, délégué du Général De Gaulle, et ses deux collaborateurs, Pierre Meunier et Robert Chambeiron, ouvrent une réunion, qui va marquer l’histoire de notre pays. Ils sont entourés des huit grands mouvements de résistance, des deux grands syndicats, la CGT et de la CFTC, et des représentants de six partis politiques : le PC, la SFIO, les Radicaux, les démocrates-chrétiens, l’Alliance démocratique, la Fédération républicaine. Cette réunion se tient dans la clandestinité, et dans un petit appartement parisien.

19 personnes autour d’une table, gauche et droite confondues, 19 personnes activement recherchées par la France de Pétain, par la France des milices de Pucheu, par la France qui, en cédant à l’occupant, s’est reniée, et a bafoué ses principes universels : 1789, 1848, 1936.

L’intelligence du CNR fut notre chance. Son héritage circule encore parmi nous, de la sécurité sociale au système de retraites par répartition, et surtout, de la renaissance du lien indéfectible, entre la France et le pacte Républicain. Cette intelligence dont je parle, c’est d’avoir su lier la bataille pour l’indépendance nationale, aux problèmes sociaux qui se poseraient après la guerre.

Après tout, le Conseil National de la Résistance n’aurait pu être qu’un fer de lance, de la lutte armée pour la Libération, ce qui en soi n’était déjà pas si mal, mais il a été bien plus, il a été un vecteur politique, un levier pour des réformes progressistes incroyables.

L’histoire se doit de retenir des noms, des visages, sans quoi elle ne saurait être incarnée. De Gaulle, Jean Moulin, Raymond et Lucie Aubrac, Germaine Tillion, et tant d’autres.

A l’image du CNR, qui réunissait toutes les sensibilités politiques, à l’exception de la droite nationaliste et pétainiste, le programme de la Libération n’aurait pas vu le jour, sans les résistances des premières heures, à l’époque éclatées et dispersées.

Citons les Francs-tireurs et partisans français (FTPF), développés par les communistes, et dirigés par Charles Tillon. Citons encore les représentants du Parti communiste et du Parti socialiste d’Italie, réfugiés en France, signant l’« appel de Toulouse », puis le « pacte de Lyon », le 3 mars 1943, qui scellent l’unité d’action dans la Résistance.

Dans le Nord-Pas-de-Calais, des dirigeants de la SFIO créent un comité d’action socialiste (CAS). Et puis, n’oublions pas les anonymes, les juifs, chrétiens, musulmans, et les FTP-MOI d’Epstein et Manouchian, autant d’hommes et de femmes qui, au prix d’immenses sacrifices, et souvent au prix de leur vie, ont apporté leur pierre à la France Libre.

Souvenons-nous aussi de ce petit bout de terre, au large de la Bretagne, l’île de Sein. Dès le 18 juin 40, le maire de la commune et ses habitants, décident de rassembler tout ce qui flotte, pour éviter que le matériel ne tombe dans les mains allemandes.

La communauté se rassemble, discute et, alors que la préfecture de Quimper, sous les ordres allemands, ordonne un recensement des militaires et jeunes de l’île de Sein, le maire, le recteur et les patrons pêcheurs, décident de ne pas obtempérer. Quatre heures plus tard, des navires sont affrétés, et près de 128 hommes (l’hiver, l’île ne comptait à peine que 150 habitants), décident d’embarquer et de rejoindre de Gaulle à Londres.

Qu’est-ce qui a animé ces hommes et ces femmes ?

Qu’est-ce qui les a poussés à tourner le dos à leur confort, à leur vie ordinaire, pour entrer dans la clandestinité, à perdre leur identité officielle pour rejoindre l’anonymat de la Résistance ?

Les risques encourus, ils les connaissaient : l’arrestation, la torture, la déportation, l’exécution sommaire. Beaucoup vous diront qu’ils ne sont pas posé la question, que l’enthousiasme et l’insouciance étaient la seule réponse possible, au déshonneur de Vichy. Tous soulignent par contre le rôle d’école de la vie, que fut la Résistance, un chemin initiatique, dangereux, tracé au cœur d’une communauté clandestine.

Dans une interview récente accordée au journal Le Monde, Daniel Cordier, qui deviendra le secrétaire de Jean Moulin, revient sur les étapes qui ont modifié sa vie. Comment, lui, jeune maurassien, issu de la bourgeoisie bordelaise, vendeur de l’Action Française, a-t-il pu s’engager du jour au lendemain dans la Résistance ? « Comme je vous ai dit, prévient-il, je suis le fils de la guerre de 14. Mon enfance, ce sont les monuments aux morts, les mutilés, etc. Alors, en 1940, quand la France a perdu la guerre qu’elle avait gagnée vingt ans plus tôt, ça a été insupportable pour moi.

En écoutant le discours de Pétain, j’ai grimpé à toute vitesse dans ma chambre et je me suis jeté sur mon lit pour sangloter ». Comment cet homme royaliste, férocement antisémite, a-t-il pu ouvrir les yeux sur une autre réalité, l’infamie du port de l’étoile jaune, avant la participation active de l’Etat, à la déportation des juifs ? « C’était au début de l’année 43 à Paris. Je décide d’aller m’incliner devant la tombe du soldat inconnu. Il n’y avait que des soldats allemands qui se prenaient en photo. C’était terrible.

Je pensais à cela en descendant les Champs-Elysées quand tout à coup je croise un homme et un enfant. Ils avaient le mot juif et l’étoile jaune cousus sur leur veste. Aujourd’hui encore, j’ai envie de pleurer, tellement ça a été un choc. Là d’un coup, je me suis dit : mais pourquoi ? Pourquoi ? Qu’ils soient juifs ou pas, qu’est-ce que ça peut faire ? Cela a brisé d’un coup mon antisémitisme, et cela reste un moment unique dans ma vie ».

Je crois que la leçon de la résistance, elle est là, dans la force, l’union, et la transformation progressive, d’une communauté de destin de tous horizons, de toutes obédiences.

Elle a été rassemblée par une opposition naturelle à la résignation, à la capitulation, à la soumission. Par une intuition aussi, celle que la France de Vichy se trompait d’histoire, agissait à contre-courant des valeurs universelles, léguées par le siècle des Lumières, et que cette France de Vichy, n’était tout simplement pas la France.

Cette leçon-là reste intemporelle.

Je vous remercie.