Journée nationale de la Résistance

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Samedi 27 mai 2017.

Cette journée nationale de la Résistance est là, pour nous rappeler qu’il y a dans nos libertés actuelles, le legs des combats et du courage de nos aînés, hommes et femmes confondus. L’entrée en résistance dépasse les questions partisanes, elle surgit comme une force de vie, un rite de passage. Résister c’est aussi prendre les choses en main, c’est bousculer l’ordre établi, grandir et mûrir au contact des autres et du danger.

N’oublions pas ces hommes et ces femmes qui ont bâti nos libertés.

A quoi ont-ils résisté ? A un régime totalitaire ignoble et abject.

C’est par le peuple allemand que je commencerai ce discours, en cette journée nationale de la Résistance. Par le peuple allemand, tous n’étaient pas nazis bien évidemment, et par les travaux, pas assez connus, de Charlotte Beradt, journaliste allemande, d’origine juive. Ce à quoi ils ont résisté, c’est à une peur permanente, et à une emprise totale de l’espace public, par la symbolique du 3ème Reich.

Au cœur des années 30, puis pendant la guerre, Charlotte Beradt a retranscrit par écrit, plus de 300 rêves, collectés auprès de toutes les couches sociales allemandes de l’époque : chefs d’entreprises, boulangers, femmes de ménage, ouvriers, cadres, etc. Son travail sera publié en 1966, c’est-à-dire après le procès Eichmann, et il s’inscrit dans une relecture de l’implication d’une partie du peuple allemand, dans l’entreprise génocidaire de l’Holocauste. Il montre comment la psyché nazie a envahi la psyché du peuple allemand.

Je vais vous lire une partie de ces rêves, recueillis par Charlotte Beradt, les uns après les autres. J’ouvre les guillemets :

« Je raconte une blague interdite, mais je la raconte mal, par précaution, si bien qu’elle n’a plus de sens ».

« Je rêve que je me réveille au milieu de la nuit. Je vois que les deux angelots, accrochés au-dessus de mon lit, ne regardent plus en haut, mais en bas, et m’observent attentivement ».

« En compagnie uniquement de blonds aux yeux bleus, un enfant de deux ans, qui ne sait pas encore parler, ouvre la bouche et me dit : mais vous n’en faites pas partie… ».

« Je rêve que j’ai un enfant avec un aryen, et que ma belle-mère veut me l’enlever, car je ne suis pas purement aryenne ».

« Je suis au cinéma, mais j’ai peur, car je n’ai pas le droit d’être là ».

« La nuit, je m’emploie sans relâche, à détacher la croix gammée du drapeau nazi, et j’en suis fière et heureuse. Mais le lendemain, elle est toujours solidement cousue ».

« Goering en personne m’adresse un signe de satisfaction, ce qui malheureusement me fait très plaisir, bien que je pense à part moi : gros porc ! ».

« Je rêve, je suis très effrayé, puis je me glisse sous mon lit ».

« Depuis que ma mère est morte, je leur crie : aucun de vous ne peut plus rien me faire ».

Oui, ils ont résisté dans la peur, dans l’enfermement, et dans un espace public et psychologique, que le régime d’Hitler a saturé de symboles, d’images, de signes, tout au long de sa prise de pouvoir. Quand on pousse un peu plus loin l’analyse de ces rêves individuels, on voit se détacher des thèmes récurrents, et partagés : l’importance de la race, de la norme biologique et juridique, de l’exclusion et la non-appartenance, de la marche au pas, et de la violence.

Me vient à l’esprit cette phrase de l’un des chefs du département travail du 3ème Reich, je le cite : « Nous allons dominer l’espace mental de telle manière, qu’il ne restera plus comme moment de liberté, que le sommeil aux allemands ». Ils y sont parvenus, au-delà même de l’imaginable et de leur objectif, au point de faire de la nuit d’hommes, de femmes, d’enfants, un cauchemar commun de la nation.

Le travail de Charlotte Beradt est un acte de résistance, un acte de mémoire aussi, qui nous transmet, à travers le temps, l’inconscient d’un peuple oppressé, par un régime totalitaire : la vie, le quotidien, le sommeil, sous le nazisme. Nul doute que, si les autorités allemandes avaient découvert l’objet de son étude, le sort de la journaliste communiste, avant sa fuite vers l’Angleterre, aurait immédiatement été scellé. Il y a donc chez cette femme, la même volonté que dans n’importe quel esprit de résistance : le courage de s’opposer à l’esprit dominant, le courage de dire non à l’usage de la violence, de l’oppression, de l’asservissement.

Cette journée nationale de la Résistance est là, pour nous rappeler qu’il y a dans nos libertés actuelles, le legs des combats et du courage de nos aînés, hommes et femmes confondus.

L’oubli n’est pas permis, tout comme les crimes contre l’humanité ne peuvent être banalisés, ou comparés. Le temps n’a pas de prise sur eux. Dans le même esprit, les résistants ne peuvent disparaître de notre mémoire, car ils sont une part de chacun de nous, et que le temps, si nous savons rester vigilants, n’a, là encore, pas de prise sur eux.

Le choix du 27 mai, comme date de cette commémoration, n’est pas innocent. 27 mai 1943, au 48 de la rue du Four à Paris, une réunion clandestine, sous la présidence de Jean Moulin, rassemble huit membres des principaux mouvements de résistance des deux zones, six délégués de partis politiques d’avant-guerre, et deux syndicalistes, sans oublier Robert Chambeiron, Daniel Cordier, et Pierre Meunier.

Le Conseil de la Résistance, qui deviendra, après la mort de Jean Moulin, le Conseil National de la Résistance, est né.

En France, le mot Résistance renvoie presque inconsciemment à l’Occupation, à des noms tels Lucie et Raymond Aubrac, Germaine Tillion, Jean Moulin, Charles de Gaulle, Missak Manouchian, Jean Zay, Marc Bloch. N’oublions pas dans cette liste, dont personne n’a à rougir, bien au contraire, tous ces anonymes, hommes, femmes, qui ont protégé des maquisards, des juifs, qui ont été à l’origine de grèves, d’actes de sabotage.

Mais avant ce 27 mai 43, qui sonne la renaissance d’une France libre et Républicaine, de quel courage ont-ils tous fait preuve, pour basculer dans la Résistance ?

Comment, pourquoi, ont-ils délibérément exposé leur vie, et pris le risque de la clandestinité ?

« Notre engagement était un choix individuel, qui n’avait rien à voir avec telle ou telle opinion. Il s’est déterminé sur quelque chose de beaucoup plus profond, de plus personnel. », explique Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin, résistant dès juin 40. Et d’ajouter, lui qui, avant la Résistance, était royaliste maurassien, membre de l’Action Française : « La plupart n’avaient aucune appartenance idéologique d’ailleurs, comme ces Bretons qui se rallièrent en masse à l’époque. Très peu de recrues avaient déjà, comme moi, un vécu politique. »

L’entrée en résistance dépasse les questions partisanes, elle surgit comme une volonté spontanée, comme une initiation, un rite de passage, une force de vie, et un saut dans le vide. Ecoutons à ce propos Edgar Morin : « J’avais 20 ans, la vie devant moi, et n’avais pas envie de mourir. Mes amis me poussaient à franchir le pas. Mais ce n’est qu’en entrant dans une organisation de résistants, que j’ai appris à devenir résistant, c’est à son contact que j’ai appris à résister ». Car résister, c’est aussi prendre les choses en main, ne pas se contenter d’une vie déjà écrite, c’est bousculer l’ordre établi, et grandir, mûrir au contact des autres et du danger.

Le philosophe et sociologue que je viens de citer nous le rappelle : « Que serions-nous devenus sans la Résistance ? Nous aurions eu une carrière. Grâce à la Résistance, nous avons eu une vie ».

La résistance a toujours été un corps vivant, multiple, assemblage d’hommes et de femmes, aux parcours et cultures variés. Bien souvent reléguées au second plan, les femmes y ont joué un rôle majeur. Jusqu’à la fin des années 70, les résistantes ne représentaient en moyenne, que 2 à 3% des noms cités, dans les ouvrages consacrés à la Libération. Germaine Ribière, Suzanne Buisson, Danièle Casanova, Lucie Aubrac, Dina Krischer, Germaine Tillion : ces quelques noms suffisent à réparer toute forme d’omission.

Ces femmes ont doublement lutté, contre l’antisémitisme, le racisme, l’intolérance, mais aussi contre les lois scélérates de Pétain, dont elles étaient victimes, lutté pour déverrouiller une société patriarcale.

Et puis il y a eu ceux qui, au-delà de leurs cultures, de leurs couleurs de peau, et de leurs nationalités, voulaient que la France retrouve sa dignité : une France libre.

Oui, nous devons le respect aux résistants d’origine étrangère des FTP MOI de Manouchian, du groupe Carmagnole-Liberté à Lyon, de la 35ème Brigade à Toulouse, de la section juive de la MOI, de la branche Liberté à Grenoble, des tirailleurs sénégalais, des espagnols, maghrébins, polonais, et j’en oublie. Ces hommes et ces femmes ont bâti nos libertés.

Il y a trois semaines, l’extrême droite accédait, une nouvelle fois, au second tour de la présidentielle. « Marine Le Pen représente la négation, de tout ce pourquoi nous nous sommes battus » rappelait, non sans douleur, Daniel Cordier.

A chaque génération de construire les résistances de son époque. A chaque génération d’imaginer son refus, à l’aune de ce qu’il peut apporter de positif, dans l’émergence d’une société nouvelle. Les résistances ne sont pas derrière nous, mais parmi nous, et devant nous.

Je laisserai le mot de la fin à une autre grande figure de la résistance, Stephan Hessel. Une conclusion en forme de feuille de route, simple, lucide, et porteuse d’espoir :

« Aussi, appelons-nous toujours à une véritable insurrection pacifique, contre les moyens de communication de masse, qui ne proposent, comme horizon pour notre jeunesse, que la consommation de masse, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à outrance, de tous contre tous. A ceux et celles qui feront le 21ème siècle, nous disons avec notre affection : créer, c’est résister. Résister, c’est créer. »

Je vous remercie.