Journée nationale à la mémoire des victimes de la déportation

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Dimanche 29 avril 2018.

Les guerres ouvrent toutes sur des souffrances, des tragédies, des empathies, des récits. La Shoah, elle, ouvre sur autre chose, sur une béance, un trou noir, qui ne cesse de nous questionner.

200 hectares, dont 25 réservés à la zone d’extermination, 155 bâtiments, 13 km d’enceintes, 250 mètres d’archives, 43.000 photos historiques, 110.000 chaussures, 3.800 valises, 12.000 batteries de cuisine, 260 châles de prières, 470 prothèses orthopédiques, 40 kg de lunettes, 2 tonnes de cheveux, 6.000 objets d’art, 1 poupée. Voilà l’héritage matériel, aujourd’hui en 2018, d’Auschwitz-Birkenau. 25 hectares réservés à l’extermination, les chiffres donnent une ampleur, mais pas le vécu des rescapés, du génocide perpétré, voulu, et organisé par le 3ème Reich d’Adolf Hitler.

Les guerres ouvrent toutes sur des souffrances, des tragédies, des empathies, des récits. La Shoah, elle, ouvre sur autre chose, sur une béance, un trou noir, qui ne cesse de nous questionner. Cette rupture de civilisation reste une rupture contemporaine, car personne, sur le fond, n’est sorti de ce crime de masse, et de cette première industrialisation programmée de la mort. Sa présence est toujours là, en 2018, elle nous interpelle, nous saisit d’effroi, avec une intensité égale.

Pourquoi et surtout comment, deux mots qui ne cessent de s’agiter au présent, grâce à tous ceux qui ont su nous transmettre, le message et la mémoire des camps, de Jorge Semprun à Primo Levi, de Raymond et Lucie Aubrac à Charles Jeannin ?

Opposer une Allemagne des Lumières à l’Allemagne Nazie, lancerait le débat en de mauvais termes. La violence fait partie de l’homme, la barbarie de la civilisation.

Ce qui doit nous interroger, c’est comment la barbarie est parvenue à ses fins, comment elle a pris le pouvoir. Comment elle s’est construite, à partir de 1933 et de l’avènement d’Hitler, alors même que la planification de la solution finale, n’y figurait pas à l’époque.

Auschwitz, Dachau, Ravensbrück, ne sont pas uniquement des lieux de massacre, mais des structures et des organisations opérationnelles, mises en place pour la réalisation d’un génocide, l’élimination de tous les Juifs d’Europe. Un cauchemar éveillé.

Entre le 15 mai et le 9 juillet 1944, soit en l’espace de deux mois seulement, plus de 440 000 Juifs hongrois sont déportés à Auschwitz, où la grande majorité est gazée à l’arrivée.

Pour répondre à ce flot de déportés, l’architecture de la mort y avait été pensée, avec la construction, au printemps 44, d’une nouvelle rampe, au plus près des chambres à gaz et des fours crématoires d’Auschwitz-Birkenau. Il faut tuer, tuer vite, tuer en nombre, tuer de façon économiquement viable : il s’agit bien d’un génocide et, fait unique dans la longue histoire de la civilisation, d’un génocide accompagné d’une industrialisation du massacre de masse.

Le 27 janvier 1945, les troupes soviétiques entrent dans le camp d’Auschwitz, elles ne savent pas ce qu’elles vont découvrir, pas plus qu’elles n’ont conscience, de pénétrer dans l’un des pires rouages de la mécanique d’extermination nazie.

Face à l’avancée de l’armée rouge, les SS avaient fait évacuer le camp, et précipiter des milliers de prisonniers dans les marches de la mort, nouvel épisode épouvantable d’hommes, de femmes et d’enfants, morts d’épuisement. Mais il reste néanmoins dans les baraquements abandonnés, près de 7 000 personnes, souvent malades.

Le 11 avril 45, les troupes américaines libèrent Buchenwald, accueillies par 21 000 détenus survivants, à bout de forces. Beaucoup mourront dans les jours qui suivent.

C’est à partir de la libération des camps, que l’horreur du 3ème Reich d’Adolf Hitler, saute à la face du monde. Le choc est terrible, sans précédent, mais il faudra encore du temps, avant que les opinions publiques mesurent l’ampleur de cette catastrophe humaine.

Dans Auschwitz, ce camp d’extermination effroyable, plus d’un million de personnes, dont 90% de juifs, vont y trouver la mort en quelques années. Mais aussi les tziganes, les Polonais, les opposants politiques, les communistes, les témoins de Jéhovah, les homosexuels, les criminels allemands. De faim, de froid, de maladie, ils vont mourir par sélection, tri, dans les chambres à gaz et les fours crématoires.

L’Holocauste, c’est 6 millions de victimes, dont près de 3 millions dans les chambres à gaz. A Treblinka : 800 000 morts. Belzec : 435 000. Sobibor : plus de 150 000. A Ravensbrück, le camp des femmes, 90.000 environ trouvent la mort, tandis que d’autres font l’objet d’expérimentations médicales, innommables et indicibles, de la part des médecins SS. Ces dernières, plâtrées après qu’on ait introduit des morceaux de verre et des bactéries dans leurs jambes, étaient appelées les Lapins.

L’horreur, le mépris, l’insoutenable, jusque dans les mots utilisés… Jusque dans les plaisanteries, abjectes, qui circulaient dans le Berlin nazi de l’époque, alors que des rumeurs commençaient à circuler, fin 42, sur les camps d’extermination. Voilà ce qui fait rire Himmler, Heydrich et consorts, les instigateurs de la solution finale : «Qui sont les trois plus grands chimistes de l’histoire universelle ? Jésus parce qu’il a transformé l’eau en vin ; Göring parce qu’il a transformé le beurre en canon, et Himmler, parce qu’il a transformé les juifs en savon ».

C’est aussi cela le nazisme, la vie comme les mots sont piétinés, vidés de leur sens, et on comprend mieux en réponse, la phrase de Primo Levi : « On a inventé au cours des siècles des morts plus cruelles, mais aucune n’a jamais été aussi lourde de mépris et de haine ». Et de poursuivre : « Notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d’un homme. »

Le système concentrationnaire marque un avant et un après, dans le cours de la civilisation. Une rupture profonde, majeure, qui fait dire à certains historiens, que nous continuons de vivre aujourd’hui, dans une société post-nazie. Réapprendre à vivre, réapprendre à respirer sans suffoquer, réapprendre à sourire sans culpabiliser. Pour les rescapés des camps, le traumatisme ne prend jamais fin. L’après, c’est une survie, et bien souvent, une non-vie à la place de la vie.

Chez Jorge Semprun, c’est l’impossibilité de raconter, de retrouver le fil des mots, pour décrire la déportation et la vie des camps. Chez Imre Kertesz, rescapé d’Auschwitz et de Buchenwald, prix Nobel de Littérature 2002, c’est le don de vie, la filiation et la paternité, qui deviennent inimaginables. Dans son monologue intérieur d’une force désespérée, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, l’auteur a cette phrase : « La sensation de la vie retrouvée, inoubliable et douce, mais aussi prudente, car je vivais certes, mais je vivais comme si les allemands pouvaient revenir à chaque instant, c’est-à-dire que je ne vivais pas tout à fait ».

Autre témoin d’un fil impossible à renouer avec un quotidien apaisé, d’une innocence retrouvée : Aharon Appelfeld, écrivain israélien, décédé en janvier dernier. Je le cite : « La guerre, je l’ai traversée comme dans un brouillard. Les souffrances laissèrent en moi une marque profonde, comme un énorme fardeau, se transformant avec le temps, en une inexplicable sensation d’oppression. Tout en moi s’effritait : ni d’ici, ni d’ailleurs. »

Dans son livre Histoire d’une vie, il décrit les émotions qui le parcourent, un ensemble de sensations qui le tirent en arrière irrésistiblement, vers un camp de la frontière ukrainienne :

« Plus de cinquante ans ont passé, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le cœur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant je les ressens ces jours-là dans tout mon corps. Chaque fois qu’il pleut, qu’il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m’ont abrité longtemps. La mémoire, s’avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. »

Tout au long de sa vie, Imre Kertesz a combattu cette idée, qu’Auschwitz ne s’expliquait pas. Il a eu raison. On peut qualifier la solution finale et l’extermination des juifs, tsiganes, homosexuels, opposants politiques, résistants, comme inimaginables, indicibles, presque innommables. Mais pas inexplicables.

La conférence de Wannsee, qui officialise la Shoah en janvier 42, est tout autant le point de départ de l’abject, que l’aboutissement des dix années de pouvoir d’Adolf Hitler.

N’oublions pas cette prophétie du dictateur le 30 janvier 1939 : « Si la finance juive internationale réussit une fois de plus, à plonger les nations dans une guerre mondiale, il en résultera non pas la victoire de la juiverie, mais la destruction de la race juive en Europe ».

Remontons encore le temps, en 1933, lors de la prise de pouvoir d’Adolf Hitler. Après des méthodes de division, et de manipulation du peuple allemand, le premier objectif est d’anéantir toutes les forces de gauche. Les SS sèment la terreur dans les quartiers dits « rouges ».

Perquisitions, arrestations, précèdent l’interdiction des partis de gauche, et les descentes répétées contre les communistes, en mars 33, les syndicalistes en mai, et enfin les sociaux-démocrates, en juin.

En mai 33, 50 000 opposants se trouvaient déjà en camp de concentration, en majorité des communistes. Et à l’été 34, près de 200 000 hommes et femmes, avaient été broyés par la terreur nazie.

En ciblant les forces progressistes, et en détruisant le lien social au cœur de la classe ouvrière, solidaire et syndicale, le 3ème Reich avait ouvert la voie, dès le milieu des années 30, au régime totalitaire qui allait prendre le relais. Individualisée et soumise à une communication de peur, sans aucune opposition politique, une partie du peuple allemand allait suivre son régime, dans son entreprise génocidaire et suicidaire.

Jamais peut-être, même à l’heure de la défaite, un régime politique n’avait poussé son peuple, toutes générations confondues, vers l’autodestruction.

Comment transmettre l’histoire des camps, de l’holocauste, de ces millions de morts, hommes, femmes, enfants, vieilles personnes, de tous ces innocents, humiliés, gazés et brûlés ? La question se pose, d’autant plus que la parole des rescapés, finira par disparaître. Un génocide n’est pas un massacre, il est alimenté par la volonté de faire disparaître un peuple. Alors qu’une forme de tourisme mémoriel prend forme, un historien est là pour nous rappeler, qu’à Birkenau ou Auschwitz, vous voyez si vous savez !

Il faut donc revenir aux faits, sans moralisme rétrospectif, et ne pas mettre en concurrence les mémoires.

Oui, il faut revenir aux faits, donc expliquer, en quoi la Shoah est bien une coupure radicale. Comment le nazisme s’est installé dans la société allemande, en quoi aussi, est-il l’expression des anti-Lumières ? Comment des hommes ordinaires sont devenus des tueurs de masse ? Comment une partie du peuple allemand, a-t-il adhéré à l’idée de la Grande Allemagne, de la race supérieure, et a fini par soutenir, non pas une guerre, mais un massacre génocidaire ? Sur quel terreau social, économique, intellectuel, le nationalisme a-t-il fini par prospérer ?

Quelles ont été les mécaniques enclenchées, pour aboutir à ce cauchemar sans précédent, et comment nous en prémunir, aujourd’hui comme demain ?

Je finirai par ce rappel d’Appelfeld, peu de temps avant sa disparition : « La plupart des livres de témoignage attestent d’une libération de la tension et, paradoxalement, de l’oubli. Il n’y a pratiquement pas de tentative de comprendre, ni a fortiori de donner forme.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, des décennies se sont écoulées, et plus le temps passe, plus il semble que l’expérience de milliers et de dizaines de milliers de personnes, soit repoussée dans un coin dénommé « tragique épisode ».

Le péril porte un nom, c’est bien l’oubli et la relativité.

Je vous remercie.