Commémoration de l'Armistice de la guerre 1914‑1918

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Samedi 11 novembre 2017.

Aujourd’hui, plus aucun témoin de cette guerre atroce, n’est vivant. Plus une seule voix pour nous dire : « plus jamais ça ! ». La mémoire, leur mémoire, est entre nos mains. Les travaux du CME et de Serge Cavalieri, nous prouvent que le passé résonne toujours dans notre présent, que rien dans la mémoire des hommes, n’est entièrement effacé. Faire vivre cette histoire, c’est se donner les moyens, pour que le pire ne se répète pas, pour que les erreurs d’hier ne nourrissent pas celles de nos lendemains.

C’est sous le signe de Vénissieux, que je voudrais placer cette commémoration de l’armistice de la 1ère guerre mondiale.

Ma première remarque est destinée aux enfants du Conseil Municipal, et au travail qu’ils ont réalisé, sous l’angle artistique et sous la forme d’exposition. Les élus du CME se sont approprié l’histoire d’une façon originale, en associant des tableaux d’artistes qui ont illustré la guerre, des témoignages, avant de retranscrire par de petits textes, les émotions qu’ils ont ressenties. Ils prennent ainsi conscience que l’histoire n’appartient pas uniquement aux manuels scolaires, mais que d’autres chemins y mènent également. Je salue très chaleureusement cette démarche, et l’investissement dont les enfants ont fait preuve. Ils font vivre au présent, les souvenirs d’une génération décimée, à l’aube d’un 20ème siècle tragique, et d’une violence jamais égalée.

Deux chiffres suffiront pour comprendre, j’allais dire presque entendre le bruit, la fureur et l’enfer, que les poilus ont endurés dans leurs tranchées. Au cours de la seule journée du 22 août 1914, 27 000 soldats français seront tués, ce qui en fait la journée la plus sanglante et meurtrière, de toute notre histoire !

En un mois, en mars 1916, 4 millions d’obus sont utilisés dans le secteur de Verdun ! Imagine-t-on la peur, la bravoure, la fatigue physique, ou la détresse psychologique subies par ces soldats, souvent jeunes, de cette génération, sacrifiée par l’impérialisme hégémonique, par la course au profit du capitalisme et des marchands de canon, et par la montée des nationalismes ?

Mais comme je le disais en introduction, c’est par le prisme de Vénissieux, que je veux parcourir cet épisode terrible de la grande guerre. Contrairement à 39-40, notre ville n’a pas été impactée par les combats et les bombardements, mais elle en a enregistré indirectement, les secousses et les nombreuses répliques. Si la rage s’est abattue sur les frontières nord et est de la France, la mobilisation, elle, était générale, dans toutes les villes et provinces. Rares sont les villages, hameaux, sans un soldat, un ami, un proche, un jeune, morts au combat.

Dans un livre intitulé « Vénissieux 1914 1918 poilus morts pour la France », Serge Cavalieri et l’association Viniciacum, nous font revivre la première guerre mondiale, au plus près des Vénissians de l’époque. C’est un travail de mémoire et de proximité remarquable, qui a été mené, un travail qui ausculte les strates de notre passé. Dans son ouvrage, et après de nombreuses recherches, Serge Cavalieri estime qu’environ 1 000 Vénissians ou assimilés, ont été engagés dans ce conflit. Et il dénombre 216 soldats morts, ayant un lien, parfois ténu, avec Vénissieux. Il faut rappeler que, lors du recensement de 1911, Vénissieux comptait un peu moins de 5 000 habitants.

Les deux premiers morts vénissians sont deux frères : Pierre Marie Alexis Rolland, et son frère aîné Pierre Victor Joseph Rolland, tués à cinq jours d’écart tous deux, dans le Haut-Rhin, les 14 et 19 août 1914. Le premier mois de la guerre est particulièrement meurtrier, les combats qui s’y livrent sont d’une violence inouïe. Entre la Belgique et les Vosges, cinq armées sont engagées sur la frontière française, agissant dans le chaos, la désorganisation, sans stratégie aucune, sauf celle de tuer l’ennemi qu’on croise. L’hécatombe est terrible. J’ai rappelé la date du 22 août 1914, et ses 27 000 soldats français morts, mais ce que l’on a appelé « la bataille des frontières », fera 40 000 victimes du 20 au 25 août.

Pour notre ville, 19 hommes trouveront la mort, pendant la deuxième quinzaine du mois d’août 1914, soit 8% de l’ensemble des victimes vénissianes de toute la guerre. Deux autres mois seront très meurtriers : avril 1915 avec 14 morts, et octobre 1918, avec 10 morts. Sur l’ensemble de la guerre, en moyenne, plus de quatre vénissians décéderont par mois. Dans les portraits qu’il dresse des victimes vénissianes, Serge Cavalieri revient sur les circonstances des décès. Beaucoup tombent à l’est bien sûr, notamment dans le département de la Marne et de la Meuse. Lors de la bataille de Verdun, certains portés disparus en 14, ne seront confirmés morts que quatre ans plus tard, d’autres s’éteignent au loin, sur le pont des bateaux engagés dans le détroit des Dardanelles. Les maladies contractées dans les tranchées, dans des conditions sanitaires effroyables et inhumaines, comme la tuberculose pulmonaire, prolongeront dans le temps, l’agonie des hommes de 14-18.

Les conséquences sociales, économiques du conflit, vont modifier en profondeur la France, comme notre ville. Vénissieux, industrielle mais aussi agricole, participera à l’effort de guerre. L’armée y installera un atelier de chargement d’obus. Des entreprises comme la SOMUA, Descours et Cabaud, seront impliquées, alors que Maréchal se spécialisera dans la fabrication de cirés, manteaux, pèlerines et sacs étanches, pour les Poilus. Les usines Berliet, installées dans le quartier de Montplaisir, produiront chaque jour, quarante camions de 5 tonnes, le CBA, pour alimenter le front lors de la bataille de Verdun.

Les hommes partis au front, les femmes se chargèrent de cultiver la terre, à une époque où la mécanisation était peu développée. Des compagnies de travailleurs agricoles étrangers furent recrutées, et c’est ainsi qu’à Vénissieux, des Espagnols s’installèrent. A Saint-Fons, c’est une main-d’œuvre chinoise qui allait travailler sans relâche, dans les deux poudreries que comptait la ville. Ils étaient 1 180, sur un total de 4 400 ouvriers. De son côté, l’atelier de chargement de Vénissieux, employait 50% d’étrangers venus d’Afrique du Nord. Souvent exploitée, peu considérée, cette nouvelle main-d’œuvre, asiatique ou maghrébine, a pourtant contribué à la défense de la France, aussi bien sur le front, qu’à l’arrière des combats.

En matière sanitaire, la nécessité de créer des établissements temporaires, en plus des hôpitaux militaires et des hospices civils de Lyon, se fait vite ressentir.

A côté de l’église du Moulin-à-Vent, s’élevait la maison-mère de la congrégation des sœurs missionnaires de Notre-Dame-des-Apôtres. Dès août 1914, la mère supérieure propose à l’armée ses locaux et l’aide des sœurs, pour y accueillir les blessés de guerre. 50 lits y sont installés. Des hôpitaux de fortune dans des lieux insolites verront ainsi le jour, au Palais de la Bourse, à l’école dentaire, à la maison des soyeux, dans des restaurants et brasseries de Lyon et des alentours.

Il y a de nombreux autres éclairages et anecdotes dans cet ouvrage, que je conseille bien évidemment aux Vénissians. Serge Cavalieri et l’association Viniciacum, nous font plonger dans un univers et une époque révolue, mais toujours bien présente, passant de génération en génération.

Il est surprenant de voir à quel point, les effets de cette guerre monstrueuse, ont affecté et bouleversé l’ensemble des pays engagés, dans leur mode de vie et de production, dans leur règle sociale, et la place de la femme notamment. L’inconscient collectif, ne sera plus jamais le même non plus. Le retour des gueules cassées agira, comme la preuve de la sauvagerie des hommes, et comme le refoulé de ce que la société n’a pas voulu voir. Il faut dire que la déflagration fut dévastatrice, à un point insoupçonné. Contrairement à la montée du nazisme, la guerre de 14-18 a éclaté sans prévenir, du moins de façon brutale.

Trois empires vont sombrer corps et bien. 10 millions de morts militaires en tout. Le travail des historiens se poursuit, en matière de pertes civiles, estimées à 9 millions de personnes, en l’espace de 4 ans. La première guerre mondiale marque une rupture fondamentale : décimer les populations, à l’image du génocide arménien, et attaquer le moral des civils, deviennent des armes stratégiques, pour faire basculer l’issue du conflit. Le bain de sang est inimaginable : 1ère bataille de la Marne : 550 000 morts. Verdun : 720 000 pertes humaines. Bataille de la Somme : plus d’un million de morts, en moins de 6 mois. 1 400 000 soldats français et coloniaux décomptés morts, soit 27 % des 18-27 ans ! En France, 10 départements sont dévastés, 555 000 maisons détruites ou endommagées, les surfaces agricoles perdues représentent l’équivalent de la région Champagne-Ardenne. La guerre devient industrielle, avant que le nazisme ne se charge du pire : rendre la mort industrielle.

En ce début de siècle, pour la première fois de son histoire, l’homme et le soldat sont désemparés, et dépassés par les armes qu’ils utilisent. Ce sentiment d’impuissance, de n’être rien, ou si peu de chose, face à ce déluge de feu et des balbutiements de l’industrie de guerre, est une première dans l’histoire des hommes. Le degré de souffrance et d’héroïsme des Poilus, immobiles, à la fois morts et vivants, dans le froid, la boue et le sang qui coule, n’avait, lui non plus, jamais été atteint.

Aujourd’hui, plus aucun témoin de cette guerre atroce, n’est vivant. Plus une seule voix pour nous dire : « plus jamais ça ! ». La mémoire, leur mémoire, est entre nos mains. Les travaux du CME et de Serge Cavalieri, nous prouvent que le passé résonne toujours dans notre présent, que rien dans la mémoire des hommes, n’est entièrement effacé. Faire vivre cette histoire, c’est se donner les moyens, pour que le pire ne se répète pas, pour que les erreurs d’hier ne nourrissent pas celles de nos lendemains.

Je voudrais finir ce 11 novembre, par les mots de Henri Barbusse, écrivain engagé sur le front, des mots puissants et universels, sur la nature de l’homme et de la guerre. Ils sont extraits de son livre « Le feu, journal d’une escouade » : « Ce ne sont pas des soldats, ce sont des hommes. Ce ne sont pas des aventuriers, des guerriers, faits pour la boucherie humaine – bouchers ou bétail. Ce sont des laboureurs et des ouvriers, qu’on reconnaît dans leurs uniformes. Ce sont des civils déracinés. Ils sont prêts. Ils attendent le signal de la mort et du meurtre ; mais on voit, en contemplant leurs figures entre les rayons verticaux des baïonnettes, que ce sont simplement des hommes».

Je vous remercie et vous invite à venir découvrir, l’exposition réalisée par les élus du conseil municipal d’enfants.