Commémoration de la Libération de Vénissieux

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Dimanche 2 septembre 2018.

Ce 2 septembre 44, lorsque le drapeau français flotte au-dessus de l’hôtel de Ville, un puissant sentiment de liberté règne, partagé entre soulagement et tristesse. Vénissieux pleure ses morts, comme les cinq patriotes tombés sous les balles allemandes, le long du mur Berliet, à quelques jours seulement de la libération. Ils s’appelaient Louis Trocaz, Pierre Joseph Gayelen, Félix Gojoly, Louis Moulin et Jean Navarro.

L’histoire nous apprend beaucoup sur nous-mêmes. C’est la nature humaine qu’elle révèle, une photo à l’instant T, d’hommes et de femmes pris dans les engrenages d’une époque, d’une crise, d’une guerre. Une façon d’être, de vivre, de s’adapter ou de résister aussi, au siècle qui nous entoure.

Le 2 septembre 44, la Ville de Vénissieux se libère par elle-même.

Il ne me viendrait pas à l’esprit, de minimiser l’impact des bombardements alliés, sur la fin de l’occupation allemande, mais ce sont bien les Vénissians, qui anticipent le moment tant attendu de la Libération. Il y a dans cette attitude, cette façon de se rebeller, et de prendre les choses en main, un trait de l’identité vénissiane, qui passe de génération en génération.

Elle était là en 40, dans un contexte dramatique, elle est restée présente, quand il a fallu surmonter des épreuves, elle est toujours là aujourd’hui, dans ce qui forge notre patrimoine commun. Oui, l’histoire nous apprend beaucoup de nous-mêmes.

En l’espace d’à peine une génération, le vieux continent va passer d’un enfer à l’autre. Les Vénissians n’ont toujours pas oublié l’hiver 1917, avec ses températures glaciales, et les pénuries en matière de combustible, de café, de sucre et de viande, les tickets de rationnement pour le pain.

Des tensions sociales se font jour, des grèves éclatent, la sortie de la 1ère guerre mondiale est douloureuse.

20 ans plus tard, le pire va survenir : une guerre totale, une guerre d’anéantissement, une guerre industrielle et génocidaire. Le 3ème Reich d’Adolf Hitler ne cherche pas à tuer, mais à éliminer : les communistes, les syndicalistes, dans un premier temps, puis les socialistes, progressistes, résistants de droite comme de gauche, les Juifs, homosexuels et handicapés.

En collaborant, le régime de Vichy va soumettre le pays au joug allemand, et commettre l’irréparable, en participant activement à la déportation des juifs de France, à partir de l’été 42.

Mais c’est par une note positive, un élan de solidarité et de résistance incroyable, que je voudrais commencer cette commémoration de la libération de la ville de Vénissieux.

Dans des circonstances dramatiques, l’homme est aussi capable du meilleur, à condition qu’il ne se résigne pas, et qu’il suive ses propres valeurs, solidaires, justes et de partage.

Le sauvetage des enfants juifs de Vénissieux est un acte unique d’opposition, et de résilience à la politique de déportation, menée par Pétain et Bousquet.

Souvenons-nous et n’oublions jamais l’abject de Vichy, qui en mobilisant les administrations, allait tout simplement salir et compromettre l’histoire de la France.

Oui, à partir de l’été 42, notre pays a participé activement, à la déportation de près de 76 000 juifs, dont plus de 43 000 seront gazés dès leur arrivée, dans les camps de la mort, à Auschwitz ou ailleurs.

A Vénissieux, au 27 de l’avenue de la République, un ancien camp militaire désaffecté de Vénissieux, avait été réquisitionné par le préfet régional de Lyon, Alexandre Angeli, aux ordres du régime de Vichy. Ce camp était appelé le camp de Bac Ky.

Le 2 juillet 42, Oberg et Bousquet organisent les conditions d’arrestation et d’internement des juifs, par la police française. La France accepte de livrer 22 000 juifs étrangers de la zone occupée, et plus de 10 000 résidants dans les 40 départements de la zone libre.

A Lyon, la date de l’opération du début des rafles, est arrêtée au lundi 24 août. Un millier de juifs étrangers sont ainsi parqués dans le camp de Bac Ky. 545 d’entre eux seront conduits à Drancy, via la gare de Saint-Priest. Tous seront gazés à Auschwitz.

Face à l’inacceptable, des résistants, des religieux, des acteurs associatifs vont coordonner leur action, pour exfiltrer des enfants juifs, et les sauver de la déportation, de Drancy, d’Auschwitz. Une course contre la montre terrible s’engage, pendant laquelle, les parents signent des délégations de paternité, pour que leurs garçons et leurs filles puissent échapper à la Shoah, aux chambres à gaz. Du camp de Vénissieux, une centaine d’enfants sera sauvée grâce à ces Justes, à ces résistants, qui ne pouvaient tolérer la collaboration active de Vichy et de l’Etat Français, dans cette entreprise d’élimination aveugle, et insoutenable. Sans acte de résistance, Vichy aurait continué à livrer des Juifs aux Allemands, à raison de 3 000 par semaine.

Un autre pan de notre histoire reste méconnu pour beaucoup d’entre nous. Il s’agit du camp de prisonniers de guerre allemands, qui comptait près de 8 000 hommes, soit la moitié de la population de la ville de l’époque.

Situé à cheval sur Vénissieux et Saint-Fons, il accueillera les prisonniers de guerre allemands, et des forces de l’Axe, de 1944 à 1948. Les premières réactions sont hostiles, l’ennemi honni qui a fait tant de mal, et provoqué tant de drames, ne mérite que le mépris et l’indifférence.

Mais au fil des mois, les prisonniers de guerre allemands, les PGA comme on les appelait, vont être sollicités, pour reconstruire le pays. Dans les usines, dans les champs, on a besoin de bras, et les Allemands s’intègrent au fil des mois, dans le paysage vénissian, tout en retrouvant les baraquements, à la fin de la journée de travail. Grande histoire et petites histoires se rejoignent, s’entremêlent, et génèrent leur propre récit.

A cette occasion, je tiens à remercier le journal Expressions, d’avoir su révéler ce morceau de notre histoire tombé dans l’oubli. Les journalistes ont même retrouvé, l’année dernière, un ancien prisonnier allemand, témoin de ces trois années de captivité dans le Rhône. Günther Raeder se rappelle ses activités, je le cite : «  Du terrassement, des routes, de la peinture, du nettoyage, j’ai même fait la cuisine ! On était amené le matin à 8 heures sur le chantier et on était ramené le soir. J’avais 22 ans, j’étais costaud, le travail ne me faisait pas peur » Il se souvient surtout des baraquements propres, et des visites médicales régulières, de conditions de détention plus soutenables qu’ailleurs.

Ces deux histoires montrent plusieurs facettes de notre ville, plusieurs traits de caractère de notre identité, et de nos singularités. Mais rien n’effacera bien sûr, les souffrances d’une ville prise dans les tourments d’une guerre terrible.

Oui, Vénissieux a payé un lourd tribut à la seconde guerre mondiale : les bombardements alliés de mai 44, vont provoquer la mort de 28 personnes au Charréard, rue Paul Bert, et dans le vieux village.

Son activité industrielle, et la prise de position de la famille Berliet et d’autres capitaines d’industrie, pour collaborer avec l’Allemagne, en font une cible privilégiée. L’usine Sigma est visée, la cité Berliet est réduite à un champ de ruines.

Vénissieux est, après Lyon, la ville du Rhône ayant le plus souffert des bombardements anglo-américains.

  • Immeubles endommagés : 800.
  • Immeubles totalement détruits : 140.
  • Grandes usines endommagées : 10, plus 2 totalement rasées.
  • Petites usines endommagées : 15.
  • Petites usines complètement détruites : 8.

Vénissieux est détruite à 50%. La Ville reçoit, à ce titre, la Croix de Guerre, en 1945.

Au gré des chantiers, on retrouve encore aujourd’hui, des bombes ensevelies, illustrant à quel point les frappes furent intenses. Souffrances matérielles, et souffrances humaines, surtout tout au long de ces cinq années.

Etre syndicaliste, être communiste, être socialiste et progressiste sous Vichy, c’était l’assurance d’être surveillé, traqué, incarcéré, voire torturé ou déporté.

A la SIGMA, à l’ex-usine Maréchal, futur Veninov, à la Société des Electrodes, à la SOMUA, des ouvriers et des salariés ont osé défier les autorités ou un patronat, par souci de ses propres intérêts, bien trop souvent aligné sur les positions de Vichy.

Oui, il fallait oser s’opposer à la mise en place du STO, aux ordres de réquisition, quand le préfet de région sous le régime de Vichy, n’attendait qu’une chose : réprimer le mouvement syndical, le mouvement social.

Ce 2 septembre 44, lorsque le drapeau français flotte au-dessus de l’hôtel de Ville, un puissant sentiment de liberté règne, partagé entre soulagement et tristesse. Vénissieux pleure ses morts, comme les cinq patriotes tombés sous les balles allemandes, le long du mur Berliet, à quelques jours seulement de la libération. Ils s’appelaient Louis Trocaz, Pierre Joseph Gayelen, Félix Gojoly, Louis Moulin et Jean Navarro.

D’autres noms sont entrés dans notre mémoire collective. Ennemond Roman, Louis Dupic, Georges Roudil, les frères Amadéo, Francisque Paches, Charles Jeannin, et tant d’anonymes : Vénissieux porte la mémoire de ces hommes, et aussi celle de ces femmes, qui ont créé les conditions de ce 2 septembre 44.

On pense bien sûr à Lucie Aubrac, et à celle qui va incarner ce nouveau souffle et cette victoire sur le pétainisme : Marguerite Carlet, qui siégera au comité local de Libération. Elle en était la seule femme ! Elle intégrera ensuite, le nouveau conseil municipal d’André Sentuc, de Louis Dupic et Marcel Houël.

Notre ville leur doit beaucoup, aujourd’hui encore. Dans un siècle comme le nôtre, qui manque de repères et privilégie l’instant à la durée, il me semble capital et essentiel, de savoir prendre son temps, prendre du recul, pour chercher dans notre histoire les racines de notre présent.

Une ville est une addition de strates, de sédiments, et notre identité vénissiane s’inscrit dans ce prolongement jamais interrompu, d’une résistance et d’une détermination à toute épreuve, qui passe de génération en génération, d’époque en époque. Le savoir aujourd’hui, s’en souvenir, c’est être Vénissian, un peu plus encore.

Pour finir, je voudrais dédier cette commémoration à Odile Chadebech, membre de la présidence d’honneur du comité du Rhône de l’Anacr, qui vient de nous quitter. Résistante dès 1940 à l’âge de 16 ans, membre de la CGT interdite, puis de la jeunesse communiste clandestine, sa présence, sa vigilance et ses combats pour les acquis de la Résistance et du CNR, vont nous manquer.

Je vous remercie.