8 mai 45 : Capitulation sans condition des armées nazies

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Mardi 8 mai 2018.

Dans cette guerre totale, les femmes étaient particulièrement ciblées, car il fallait éliminer les génitrices des peuples, que les nazis considéraient comme dégénérés. Anéantir là encore, anéantir la matrice, anéantir la reproduction et la descendance d’une communauté, les politiques génocidaires nazies, considéraient les femmes comme des opposantes majeures, à la mise en place de la Grande Allemagne. Dans les camps, leur taux de survie était nettement inférieur à celui des hommes.

La seconde guerre mondiale n’est pas seulement une guerre de conquête, elle est une guerre de soumission totale de peuples entiers, d’élimination et d’extermination, totale là encore, de la communauté juive en Europe. Elle est une guerre d’anéantissement, dans les camps de concentration, dans l’utilisation d’armes de destruction massive, dans la destruction de villes entières, rasées, pulvérisées. Elle est une guerre d’anéantissement de toute forme d’opposition au 3ème Reich : communistes, syndicalistes, sociaux-démocrates, et de tout droit à la différence : homosexuels, tsiganes, sans oublier non plus, les personnes invalides.

Des noms résonnent ce 8 mai, les noms du cauchemar : Auschwitz, Stalingrad, Nankin, Hiroshima, Lidice, Oradour-sur-Glane…

Sur tous les continents, des massacres, et les frontières de la barbarie, sans cesse repoussées, par l’industrie de la mort, par une destruction fondée sur la technologie.

Le bilan est effroyable : entre 50 et 70 millions de morts, soit plus de 2% de la population mondiale, c’est l’estimation la plus répandue, qui en fait le conflit le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité. Les pertes touchent plus les civils que les militaires. 40 à 52 millions de morts, y compris 13 à 20 millions de maladie ou de famine.

Les pertes militaires s’évaluent, entre 22 et 25 millions, dont 5 millions de prisonniers de guerre, morts en captivité. Jamais l’homme n’avait été aussi destructeur, et n’avait affiché, à travers le mythe de la race aryenne supérieure, la volonté de supprimer l’autre.

Même les pénuries étaient planifiées. En cas de défaite de l’URSS, l’Ostplan nazi avait prévu la pénurie létale, pour 30 millions de slaves sur le front oriental, promis à la mort ou à l’émigration en Sibérie.

Tous les continents sont touchés : les victimes sont issues de plus de 60 pays différents.

Dans l’anthologie « 1937-1947 La guerre-monde », livre auquel a contribué plus d’une cinquantaine d’historiens et philosophes, la seconde guerre mondiale, cette béance dans le cours de la civilisation, marque une rupture philosophique, qui exacerbe plus encore, la violence de la Grande Guerre.

J’ouvre les guillemets : « Soudainement, le concept de modernité n’était plus associé au progrès matériel, mais identifié à une guerre industrielle, menée par des armées organisées, comme des usines fordistes, avec des soldats prolétarisés, et affectées à des tâches standardisées, mécaniques. La guerre totale fut un massacre rationalisé et technicisé, produisant une mort sérialisée, non plus héroïque, mais sans qualité et sans gloire, une mort anonyme de masse ».

A l’intérieur des sociétés fascistes et totalitaires, en Italie comme en Allemagne, des communautés deviennent des parias, auxquels on nie le droit d’avoir des droits, avant que le droit de vivre lui-même, ne soit contesté. Dans le cas du nazisme, la rationalité politique et industrielle, se construit à partir d’une vision réactionnaire d’un monde antimoderne, et du mythe de « La grande Allemagne », tous deux opposés à l’esprit des Lumières. C’est ce que Goebbels baptisera « le romantisme d’acier ».

De même, alors que peu d’intellectuels réagissent à l’explosion de la première bombe atomique, Albert Camus écrit que « la science se consacre désormais au meurtre organisé, et la civilisation technique est parvenue à son dernier degré de sauvagerie ».

Dans le prolongement de la journée de la femme 2018, que nous avons consacrée aux femmes dans la guerre, j’aimerais revenir sur le quotidien qu’elles ont vécu et enduré. On connaît la place que les femmes ont tenue dans la Résistance.

« Sans elles, la moitié de notre travail aurait été impossible », reconnaît le Colonel Rol-Tanguy. Editer des journaux, cacher des clandestins ou des enfants juifs, saboter des voies, faire sauter des trains, transmettre des messages, les femmes résistantes se sont employées sans compter, dans le mouvement de libération de la France. Des noms sont restés gravés dans notre mémoire collective. Ils illustrent à jamais le courage et le don de soi : Lise London, Lucie Aubrac, Olga Bancic du groupe Manouchian, déportée, puis décapitée, car selon l’idéologie nazie, « une femme ne mérite pas une balle », Berthie Albrecht, Danielle Casanova, Elsa Triolet, Cécile Rol-Tanguy, et tant d’autres.

Dans cette guerre totale, les femmes étaient particulièrement ciblées, car il fallait éliminer les génitrices des peuples, que les nazis considéraient comme dégénérés. Anéantir là encore, anéantir la matrice, anéantir la reproduction et la descendance d’une communauté, les politiques génocidaires nazies, considéraient les femmes comme des opposantes majeures, à la mise en place de la Grande Allemagne. Dans les camps, leur taux de survie était nettement inférieur à celui des hommes.

A Auschwitz-Birkenau, plus des deux tiers des femmes, furent envoyées immédiatement à la mort, plutôt qu’au travail. Lors des campagnes de bombardements alliés de l’Allemagne, qui firent entre 400 000 et 600 000 victimes, un nombre disproportionné de femmes furent tuées, dû en partie à la présence des hommes sur le front.

A Nagasaki et Hiroshima, les femmes enceintes vont donner naissance à des enfants « pica », ce qui signifie éclair, enfants souffrant de malformations et de cancers, qui prolongeront sur plusieurs générations, le traumatisme des armes nucléaires.

Sur tous les continents, plus particulièrement en Europe, dans l’Union Soviétique et en Asie, le rapport des femmes à leur propre corps, fera l’objet de profondes modifications.

Pendant les 900 jours du siège de Stalingrad, elles devaient remplir les tâches quotidiennes le jour, et assuraient des opérations militaires la nuit.

Ecoutons ce témoignage de l’une d’entre elles, dans son Journal du siège :

« Les femmes ne voyaient plus leur corps, il avait disparu dans l’abîme, emmuré sous des épaisseurs de vêtements et, dans ces profondeurs, il se transformait et dégénérait. Il était devenu étranger, avec à chaque fois de nouveaux creux, de nouvelles bosses, meurtri, la peau rugueuse et marbrée, devenue comme un vieux sac usé, trop grand pour ce qu’on avait à mettre dedans ».

A Nankin en 1937, pendant l’occupation des troupes japonaises, 20 000 femmes furent violées. Massacre de masse, viol de masse. Pour encadrer cette campagne de viols sans précédent, un statut de « femmes de confort » va être créé.

C’était en général des jeunes filles, qui avaient été enlevées de force, pour assouvir les pulsions sexuelles de l’armée japonaise. 80% d’entre elles étaient coréennes, parmi des chinoises, taiwanaises, indonésiennes…

Non seulement ces femmes vont perdre leur corps et leur dignité, mais elles vont perdre aussi leur place dans la société, dans le regard des proches et des autres. Au lendemain de la guerre, elles seront déplacées et rejetées, par leurs communautés d’origine.

Il n’y a pas matière à hiérarchiser la mort : vieilles personnes, hommes, femmes, enfants, civils en grand nombre, le massacre, à l’image du régime totalitaire nazi qui l’a engendré, fut total lui aussi, ignoble.

Je voudrais penser également ce matin à la jeunesse de l’époque, à cette énième génération sacrifiée, trente ans seulement, après celle de la guerre de 14-18.

Embrigadée, instrumentalisée, Hitler, comme Vichy d’ailleurs, en avait fait le symbole de l’homme nouveau, incarnation de la force, de la vitalité, qui allait renverser l’ordre ancien, et exalter le nationalisme.

L’hécatombe, là encore, sera terrible. En France, la jeunesse de la Résistance en paiera le prix fort. Il suffit de parcourir les cimetières du Vercors, pour que le silence vous saisisse : 17 ans, 20 ans, 18 ans, l’âge inscrit sur les tombes laisse muet. Dans certains maquis, la moyenne était d’à peine 25 ans.

Réfractaire au STO, cette jeunesse était traquée, dénoncée et bien souvent, exécutée par les milices de Vichy.

Notons qu’en France, la Résistance a, de façon régulière, mis la femme à côté de l’homme, et non derrière lui, accompagnant ainsi un double mouvement de libération.

C’est là pourtant, en son cœur, parmi cette jeunesse décimée et martyr, parmi les gaullistes, communistes, socialistes et progressistes, hommes et femmes de toutes obédiences, que notre pays allait entretenir l’espoir, dans un premier temps, puis renouer avec le fil de son histoire : la France libre, la France de la République.

Solution Finale, sièges et massacres d’innocents et d’enfants, insoutenables, entrée dans l’ère nucléaire, 39-45, enfanté par la montée des nationalismes et le nazisme, a poussé le monde vers le néant et l’abject, vers le gouffre. Aucune guerre n’a atteint un tel degré de barbarie.

Quand les combats cessent ce 8 mai 45, et que le même jour, une répression aveugle à Sétif, annonce la prochaine tragédie de la guerre d’Algérie, et l’erreur de l’Etat Français, le Vieux Continent est en ruines.

Le choc est physique, politique, il est aussi culturel. C’est une rupture de civilisation qui a eu lieu. Un autre combat commence alors, celui de la mémoire, qui est toujours le nôtre aujourd’hui, sous l’effet de la sidération, et de la difficulté à transmettre l’innommable.

Ce chemin sera long, il passera par la justice des hommes, de Nuremberg au procès si tardif d’Eichmann, en 1961, et celui de Barbie en 1987, par une parole qui peine à se libérer des horreurs vécues.

Nommer l’indicible, et le transmettre, est bien le devoir de notre génération, avec raison, recul, vigilance et gratitude aussi. Gratitude au Conseil National de la Résistance, à ces hommes et ces femmes, qui ont mené de front, le combat de la libération et le combat politique, d’une France républicaine à reconstruire, fondée sur un pacte de solidarité et de  justice sociale.

« Le monde à bas, je le bâtis plus beau », disait Aragon. C’est, en ce 8 mai, ce qu’ils ont réussi à faire, souvent au prix de leur vie.

Je vous remercie.